Mercredi 11 novembre 2009


   Un après-midi, à l'emplacement 14 de la vingt-septième parcelle du cimetière municipal de Budapest, le monument funéraire en granite de plus de trois tonnes se renversa dans un grand fracas. Tout de suite après, la tombe se fendit en deux et la défunte qui y gisait, nommément Mme Mihály Hajduska née Stefánia Nobel (1827-1848), ressuscita.
   En lettres défraîchies par le temps, le nom du mari était également gravé sur la pierre, cependant, pour des raisons inconnues, lui ne ressuscita pas.
  A cause du temps maussade, il y avait peu de monde au cimetière mais ceux qui entendirent le vacarme, s'amassèrent autour de la tombe. Entre temps, la jeune femme se débarrassa des mottes de terre, emprunta un peigne et se recoiffa.
   Une petite vieille à la voilette de deuil lui demanda comment elle se sentait.
   Bien, merci, lui répondit Mme Hajduska.
   N'avait-elle pas soif, s'enquit un chauffeur de taxi.
   Pas pour l'instant, répondit la défunte.
  Telle que cette eau de Budapest était exécrable, remarqua le chauffeur, lui-même n'en aurait pas voulu.
   Qu'est-ce qu'elle avait, l'eau de Budapest, demanda Mme Hajduska.
   On y ajoutait du chlore.
  Vrai, on y ajoutait du chlore, acquiesça Apostol Barannikov, un jardinier bulgare qui vendait des fleurs à l'entrée du cimetière. Et pour cette raison, lui, il devait arroser ses plants le plus délicats à l'eau de pluie.
   Quelqu'un remarqua que de nos jours, dans le monde entier, on ajoutait du chlore à l'eau.
   A ce stade, la conversation resta en suspens.
   Qu'y avait-t-il d'autre de nouveau, demanda la jeune femme.
   Rien de particulier, lui répondit-on.
   Silence. La pluie se mit à tomber.
   -  Vous n'allez pas vous mouiller? s'adressa à la ressuscitée Dezső Deutch, artisan, fabricant de canne à pêche.
   Ça ne faisait rien, dit Mme Hajduska. Qu'elle aimait la pluie.
   Ça dépendait quelle pluie, remarqua la petite vieille.
   Qu'elle parlait de cette pluie tiède d'été, précisa Mme Hajduska.
  Qu'il ne voulait aucune pluie, dit Apostol Barannikov, car elle éloignait les visiteurs du cimetière.
   Qu'il pouvait très bien le comprendre, acquiesça le fabricant de canne à pêche.
  Une plus longue pause s'installa dans la conversation.
   -  Racontez-moi quelque chose; la ressuscitée les dévisagea.
   -  Raconter quoi? dit la petite vieille. Nous n'avons rien à raconter.
   -  Il ne s'est rien passé depuis la guerre de libération?*
  -  Il se passe toujours quelque chose, fit un geste l'artisan. Mais comme disent les Allemands : Selten kommt etwas Besseres nach.
    -  Voilà, ajouta le chauffeur de taxi et l'air de prendre un client, il retourna à sa voiture, déçu.
   Ils se turent. La ressuscitée jeta un coup d'oeil dans la tombe, restée béante. Elle attendit un peu mais constatant qu'ils étaient tous à court de sujet, elle prit congé.
   -  Au revoir, dit-elle en redescendant dans le trou.
   Le fabricant de canne à pêche, attentionné, lui tendit le bras pour qu'elle ne glisse pas dans la boue.
  -  Bonne continuation, lui dit-il, en regardant dans la tombe.
  -  Que s'est-il passé, s'enquit le chauffeur de taxi à l'entrée. Elle n'est quand-même pas retournée dans la tombe?
   -  Si, si, hocha la tête la petite vieille.
   -  Pourtant, on a si bien bavardé.


Traduction : R. T. István Örkény : Egyperces novellák (Nouvelles d'une minute) éditions Magvető 1974
*
ils'agit de la guerre pour l'indépendence de la Hongrie en 1848-49, contre les Habsburg 

Ecivain, auteur dramatique, István Örkény cultive le grotesque dans ses textes. Ces "nouvelles" très courtes tentent d'en dire beaucoup avec peu de mots, en sollicitant l'imagination du lecteur pour être leur partenaire  
 
   
Par Flora - Publié dans : traductions - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Commentaires

C'est une nouvelle étonnante que celle de cette ressuscitée d'un temps !
Commentaire n°1 posté par Litteratus le 11/11/2009 à 18h40
Comme il dit sur la 4e de couverture : au lieu du plaisir confortable d'une lecture passive, il demande au lecteur l'excitation de la création artistique... 
Réponse de Flora le 11/11/2009 à 19h18
C'est vrai, cela suscite l'imagination... Tout cela laisse perplexe.
Commentaire n°2 posté par Ame chopinienne le 11/11/2009 à 22h09
Comme tout ce qui sort du réalisme ou de linéarisme narratif, cela déstabilise... Il compte sur la complicité intellectuelle du lecteur.
Merci de ta visite, chère Äme chopinienne. 
Réponse de Flora le 12/11/2009 à 09h38
trop drôle...!
Commentaire n°3 posté par La Merlinette le 12/11/2009 à 21h52
Il faut être sensible au grotesque; ce n'est pas donné à tout le monde. Merci de ton passage, ma chère Magicienne.
Réponse de Flora le 12/11/2009 à 22h36
Ce texte me fait penser à un livre que je viens de lire : 'La Porte des Enfers' de Laurent Gaudé. Il évoque lui aussi une résurrection, dans un contexte très différent...
@+
Commentaire n°4 posté par cbx41 le 14/11/2009 à 10h48
C'est surtout la chute qui fait froid dans le dos : la platitude absolue de la "conversation" reflète l'absolue aridité de la vie des protagonistes que même un événement par ailleurs extraordinaire n'arrive à ébranler...
Réponse de Flora le 14/11/2009 à 12h17

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