Impossible retour (microfiction)

Publié le 2 Décembre 2011

solitude-2.jpg  Toute la famille cotisa pour offrir à Armelle le voyage de sa vie. Elle n'avait jamais franchi les frontières du pays. A quarante ans, elle avait tiré un trait sur ses rêves d'adolescente, mari, enfants, promenade au bord de la mer, cheveux au vent, peau bronzée, exposée aux caresses du soleil... A d'autres caresses non plus, d'ailleurs.

   Sa vie lui convenait. Petite vie étriquée mais rassurante. Pas de vagues sentimentales, elle s'en était fait une raison et elle finit par trouver sa tranquillité enviable. Pas d'enfant à consoler, à soigner, ni à stresser des résultats scolaires, des retards et des absences. Enveloppée dans un silence apaisant, son appartement, son cocon, garni de livres et de tapis d'orient dont elle n'avait jamais vu les pays d'origine, la mettait à l'abri de tout soubresaut émotionnel. Les montagnes russes des émois lui arrivaient en seconde main, filtrés par les bruissement des pages de sa bibliothèque.

   Ce voyage pour Marmaris, elle le prit comme une violente intrusion dans sa tranquillité. De quel droit veut-on la sortir de son cocon? Elle n'avait jamais "découché". Imaginer une nuit sur un oreiller inconnu, dans des draps qu'elle n'avait pas repassés, sur un lit que d'autres avaient moulé avant elle! D'abord, où se trouve ce Marmaris?...

   Elle atterrit au bord de la mer sous un soleil que d'autres auraient appelé radieux. Elle pensait: implacable, la suite logique de l'intrusion. La pension qui l'hébergeait était tenue par une vieille dame et son fils. Une seule chambre d'hôte, un café vieillot mais d'une grande propreté. Même le sol était passé à la chaux, la blancheur épousant harmonieusement le bleu azur des portes et des fenêtres. L'aspect presque monacal de sa chambre la rassura un peu.

   Les premiers jours, elle posait ses balises, les poussant plus loin au fur et à mesure. Le petit village de pêcheurs plongeait dans la Méditerranée. Ciel et mer s'estompaient dans l'infini de l'horizon. Petit à petit, la méfiance d'Armelle céda aux caresses du soleil. Le soir, elle prenait son repas à la pension, avant de s'installer sous le figuier du jardinet, un livre à la main, savourant la douceur de l'air, les couleurs et les parfums exhalés par les fleurs fraîchement arrosées.

   Ce jour-là, le cinquième après son arrivée, subitement et un peu distraitement aussi, elle dut détacher les yeux de l'histoire torride de L'amant de Lady Chatterley. Un bras lui tendit une tasse de café fort. Elle émergea difficilement du roman, et ce bras musclé en constitua le prolongement. La peau hâlée du jardinier anglais, lisse qu'elle imagina douce et tiède... pour la première fois de sa vie, elle eut envie de la sentir sur la sienne.

   Un trouble inconnu l'envahit. Elle prit la tasse et sa main toucha celle de l'autre. Le regard tenace la força de lever la tête. Les yeux noirs reflétaient le même trouble, la main emprisonna la sienne. Le café brûlant se renversa sur sa robe légère... 

 

Épilogue: Armelle ne regagna plus jamais sa Normandie natale. Elle vit dans la petite pension de la côte turque qui reçoit à désormais une dizaine d'hôtes. La peau dorée d'Armelle s'épanouit sous les caresses insatiables de Nedim.

Rédigé par Flora bis

Publié dans #microfictions

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fbd 09/12/2011 19:12

les choses arrivent-elles seulement quand mentalement nous y sommes prêts? ou arrivent-elles… parfois? simple question… :-))

Flora bis 10/12/2011 17:03



Les deux, probablement. Par mon expérience, elles arrivent rarement quand on les attend avec crispation. Par contre, avec détachement et disponibilité... souvent.



tilk 08/12/2011 23:04

encore une belle tranche de vie!!!
j'aime
besos
tilk

Flora bis 09/12/2011 10:29



Grand merci pour ta visite, tilk!


 



La Merlinette 05/12/2011 10:52

Changement de la ligne du destin en un seul regard :le bras de Nedim de Miramas!.C'est vrai !Si peu et si tant!!Pour moi ,je suis entrée dans l'horreur de la protection animale après le regard de
détresse infinie d'un chien à éliminer et de sa maîtresse désemparée.

Flora bis 05/12/2011 11:15



C'est vrai, ma chère Magicienne, ça arrive même si rarement, cet instant qui définit la suite de notre vie... Bonne journée sous notre soleil rare!



André 03/12/2011 14:33

Une belle histoire tendre et qui donne de l'espoir.
@+

Flora bis 03/12/2011 17:43



C'est vrai: il n'est jamais trop tard, il suffit de se rendre "disponible", paraît-il...


Bon week end, André.



JML 03/12/2011 08:37

Très émouvante , cette microfiction que l'on sent si proche de la réalité...

Flora bis 03/12/2011 13:18



Il y a sûrement un microclimat à Marmaris  -  qui n'est pas le même qu'en Normandie  -  propice au revirement des coeurs...


Merci de ta visite, güzel Kardesim!