Bribes de mémoire 69. Cimetières d'Istanbul et d'ailleurs

Publié le 28 Juin 2010

Cimeti-re-d-Ey-p.jpgCela fait un bon moment que je caresse l'idée d'évoquer les cimetières turcs. C'est même à Istanbul que j'ai eu la pensée intime de cesser le vagabondage et de m'installer définitivement quelque part  -  ce définitif me semblait longtemps effrayant  -  si je trouve le cimetière où j'aurais envie d'être enterrée. Définitif pour définitif...

   En Hongrie, les cimetières de ma connaissance, à la campagne, n'ont pas l'hostilité de ceux que j'ai rencontrés en France, bétonnés, barricadés derrière des murs hauts. Dans mon enfance, même les dalles étaient rares (et chères), les monticules de terre se couvraient de fleurs, demandant des soins permanents. En Allemagne, j'ai aperçu les "Friedhof" (lieu de paix) protestants où les sépultures se dissimulent dans la pelouse, sans croix dressées, ni de marbres rutilants, reflets de ces vanités terrestres que nous sommes pourtant censés abandonner ici-bas...

   Une promenade au Père Lachaise m'a, pour la première fois, pacifiée avec ces lieux de chagrin. Souvenir d'un jour de printemps doux et lumineux, avec Gilbert. Nous avions la bouleversante impression de rendre visite à des figures abstraites admirées de loin et qui, par cette visite, retrouvaient une réalité familière. Je suis allée chez Modigliani, Molière, Chopin... du moins, en avais-je le sentiment.

   A Istanbul, j'ai beaucoup fréquenté les vieux cimetières, avec mon trousseau à dessins et ma pliante. Accolés aux mosquées, autour des mausolées ou sur les hauteurs de la Corne d'Or comme celui d'Eyüp, mon préféré, j'aimais leur silence, leur accueil discret et bienveillant. Les vieilles pierres tombales titubent sous le poids des siècles, coiffées de fleurs pour les femmes et d'un turban pour les hommes, longtemps signées de l'écriture arabe, tel un ornement. Les dalles  -  quand elles existent  -  laissent une petite ouverture à la terre en leur milieu, permettant à l'âme du défunt de s'échapper pour une petite promenade et pour cueillir les eaux du ciel... Les familles reviennent pour un pique-nique dominical, s'installant sur la tombe dans la joie de partager un événement familial : pas de raison d'en exclure le disparu !

   En matière de lieu de sépulture, ma préférence allait vers une tombe esseulée en plein milieu d'un des carrefours les plus fréquentés d'Istanbul : la mégapole envahissante contournait la pierre dressée comme un point d'exclamation discret mais affirmatif, parmi les autobus fumants et vrombissants, les camions chargés de pastèques et les taxis bruyants. Je me suis dit, frappée de l'évidence : c'est cela que je voudrais pour moi ! Rester au milieu et dans la vraie vie, même au-delà de la mort !

illustration : R.T. lavis d'encre 1989

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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André 08/07/2010 09:04


Les cimetières sont des endroits de promenade étonnants, où l'on trouve le calme, la sérénité mais aussi la culture. Je pense au Père Lachaise, bien sûr, mais aussi à d'autres cimetières parisiens
que j'évoque à travers quelques photos. J'espère pouvoir m'y promener encore longtemps ... Je pense à cette inscription d'un mari sur la tombe de son épouse : Attends-moi le plus longtemps
possible.
Et que penser de cette plaque sur la tombe d'Arman où il est écrit : Enfin seul !
@+


Flora 08/07/2010 11:53



Tu as entièrement raison, André : il vaut mieux se promener parmi les tombes que de faire partie des "locataires" !



La Merlinette 04/07/2010 13:41


"rester au milieu de la vie par delà la mort"!
c'est bien le propre des "fantômes",ou bien si on y croit
le sens de la "réincarnation"...


Flora 04/07/2010 17:15



Je ne crois ni à l'un, ni à l'autre mais ça m'arrangerait de continuer à y participer ne serait-ce qu'invisible!


(je ne suis pas à une contradiction de près...)



litteratus 30/06/2010 20:18


C'est tellement intéressant et sans tabou ce tour du monde des... cimetières ! Je comprends votre goût qui est bien légitime.
Je n'ai pour ma part pas creusé (sans jeu de mots) la question pour l'instant...demain, peut-être !


Flora 01/07/2010 08:52



Je ne peux pas dire avoir un goût particulier pour des cimetières mais je ne les fuis pas non plus... A Istanbul, j'y allais surtout pour dessiner ou prendre des photos. En Hongrie, pour la
visite annuelle sur les tombes des membres de la famille, de plus en plus nombreuses... Je ne les fuis pas non plus, pour apprivoiser l'idée de devoir mourir un jour. 



bernard moutin 29/06/2010 10:16


Moi aussi j'aime me promener dans les cimetières chaque fois que j'en ai l'occasion. Ils sont si différents d'un pays à l'autre, et l'on voit bien qu'on ne traite pas la mort de la même façon. J'y
ai consacré un album sur mon blog, où il y a quelques images de cimetière d'Istambul, mais aussi beaucoup de ceux de Guadeloupe qui sont assez surprenants.


Flora 29/06/2010 11:28



C'est tout à fait vrai. De ma part, c'est nettement une tentative d'apprivoiser l'idée de la mort... puisqu'il faut bien y passer!


Je me souviens de tes photos, surtout des cimetières marocains et antillais...



José Le Moigne 28/06/2010 17:52


Les enclos paroissiaux bretons te plairaient. Beau texte et magnifique lavis.
Amitiés
José


Flora 29/06/2010 00:50



Merci beaucoup, cher Ami. Je ne connais pas la Bretagne et je le regrette mais il y a encore tellement de choses à découvrir!