Bribes de mémoire 54. Berlin parano 2.

Publié le 3 Janvier 2010

   Il y a presque tout ce qu'il faut dans Berlin-Ouest : la cage dorée est très confortable et l'oiseau peut même s'envoler dans une certaine direction, à condition d'avoir bien préparé son vol pendant une quinzaine de jours. L'improvisation est impossible : il faut du temps pour se procurer toutes les autorisations.
   Cela peut se faire par le train militaire en liaison avec Strasbourg et dont les horaires ne sont jamais communiqués à l'avance : secret militaire oblige. Le train traverse les 200 km de la RDA tous rideaux tirés, fenêtres bloquées. Il ne faut pas être claustrophobe... Les antiques compartiments rappellent une autre époque, figée, avec les ustensiles de toilette dissimulés dans les petites boiseries sombres où nous découvrons, à notre grand étonnement, même un pot de chambre en faïence ! La traversée se fait en pleine nuit et au petit matin frisquet, la fanfare militaire nous accueille sur le quai de la gare !
   Le voyage par la route est encore plus insolite. Munis de nos laissez-passer en quatre langues, nous suivons un couloir bordé de miradors et de barbelés. Rien de mieux pour vous mettre en confiance. Après avoir apposé leurs tampons, les alliés relèvent le kilométrage de la voiture et nous passent entre les mains des sentinelles soviétiques, un peu plus loin, dans des cahutes plus rustiques, décorées par les seuls portraits de Brejnev et de Lénine. Une petite fenêtre guillotine opaque laisse passer juste la feuille sur laquelle un nouveau tampon vient s'ajouter par une main invisible. Le trajet doit s'effectuer entre 2 et 4 heures : moins = excès de vitesse, plus = arrêt interdit quelque part avec soupçon de contact avec l'élément ennemi. Ainsi, à l'autre bout du "couloir", avant Hannover, une nouvelle vérification nous attend, avec celle du kilométrage, notamment. En cas d'accident ou de panne, nous devons appliquer le même procédé que j'ai décrit dans l'épisode précédent, concernant nos incursions dans Berlin-Est (
 Bribes de mémoire 57.) : une patrouille alliée viendrait nous "extraire" du pétrin. Jusqu'à la moitié du trajet, il est recommandé de téléphoner (jetons joints) au check-point allié de Berlin, à partir de la moitié vers celui de Hannover. Admirable pragmatisme militaire ! N'empêche qu'un collègue, professeur de mathématiques dans la lune, oublie de s'arrêter pour quérir son dernier tampon allié. Il voit débarquer à son domicile, en pleine nuit, une patrouille de gendarmes, inquiets de son sort...
 

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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La Merlinette 12/01/2010 15:13


l'ambiance fait penser à la "prose du Transibérien" de Cendrars.....


Flora 12/01/2010 16:37


Le wagon en question était vraiment rétro... Et le tiroir à pot de chambre en faïence... épique!


André 09/01/2010 10:44


Je viens de relire avec intérêt ce récit qui retrace la vie difficile de cette époque troublée.Et il doit y avoir, en ce moment, des lieux où il se passe des faits similaires ...
@+


Flora 09/01/2010 12:19


Il y a seulement vingt ans... Pour nous, du bon côté du Mur, les difficultés consistaient en des tracasseries administratives et c'était très supportable. Mais pour d'autres, le sentiment
d'oppression était véritable... 


Ame chopinienne 06/01/2010 22:34


Tu décris admirablement bien cette période, avec le souci du détail et de l'anecdote qui rend le récit vivant et accrocheur et me laisse toujours aussi admirative ! On vit littéralement tes
"aventures" au fil de l'histoire qui se déroule comme un feuilleton. On attend le prochain épisode avant toujours la même impatience empreinte de curiosité ...


Flora 07/01/2010 01:30


Merci, chère Âme chopinienne, pour tes touchants encouragements.
Télérama sort bientôt un N° hors série sur Chopin, à l'occasion de l'année commémorative. 


fbd 05/01/2010 13:50


Même les pauses pipi ont dues êtres prises en compte par l'esprit militaire… encore que, n'aurait-ce pas été trop humain ? ;-)
Les théories du complot ont toujours été d'actualité finalement…


Flora 05/01/2010 16:26


C'était avant la chute du Mur, mais il ne faut pas désespérer : les petits garçons (et beaucoup de petites filles aussi!) aiment toujours jouer aux soldats...


José Le Moigne 04/01/2010 00:56


Toujours aussi étonnant et passionnant. Je dirais presque exotique, ce qui est un compliment dans ma bouche.
Amitiés nocturnes et glacées.
José


Flora 04/01/2010 09:24


Merci pour le compliment, José! Je suis d'accord pour l'exotisme : jouer à la guerre en temps de paix.
Glacé ici aussi!