Bribes de mémoire 52. Viktor, amitié amoureuse

Publié le 3 Décembre 2009

   Que veut dire "amitié amoureuse"? En tout cas, elle m'a sauvée de l'abîme de chagrin dans lequel l'ultime rendez-vous manqué d'avec Ivan m'avait plongée... 
   Le dernier jour du stage linguistique arrive, les plaies commencent à se cicatriser. L'avion du retour est prévu pour le lendemain matin. Le soir, un feu de camp doit clôturer les six semaines de stage, réunissant élèves et professeurs, Russes et Hongrois, dans la forêt de sapins au parfum enivrant qui entoure la ville de Louga. Juste avant l'événement solennel, un journaliste se pointe à l'accueil à la recherche de professeurs hongrois à interviewer. Je passe par là tout à fait par hasard. L'entretien se déroule tambour battant et s'enchaîne sur la littérature hongroise, la poésie en particulier. Et là, comment bâcler un sujet aussi passionnant pour un feu de camp ? Viktor propose que nous poursuivions la conversation autour du feu. Je me souviens encore de la sensation de la chaleur des flammes qui nous éclairent, suivie de l'accalmie des braises, de nos propos en résonance, alternant silence et échange comme si nous nous connaissions depuis longtemps... Il travaille au journal "Ogoniok" que les initiés reconnaîtront, mais il écrit aussi de la poésie et quelques romans qui attendent au fond de son tiroir que l'étau de la censure se desserre.
   Le élèves se retirent dans leurs chambres et nous n'avons pas envie de nous séparer. Viktor m'invite à poursuivre la promenade dans la forêt majestueuse. Encore aujourd'hui, je me surprends à l'idée de la confiance avec laquelle je le suis ! La même confiance naïve qui accompagne mes jeunes années et miraculeusement, je ne tombe jamais dans un traquenard. Ange gardien, une fois de plus ? Je finirai par y croire...
   J'ai dit la dernière fois que j'étais attirée par les grands bruns. Eh bien, Viktor est blond aux yeux bleus délavés des gens du nord et il est à peine plus grand que moi... Comme quoi...
   Le lendemain, il monte dans le bus pour m'accompagner à l'aéroport. Deux bonnes heures de trajet à continuer la conversation. Avant de m'engager dans le couloir de l'embarquement, nous tombons dans les bras l'un de l'autre, en pleurant ! Pourquoi avons-nous pleuré, subitement, tous les deux, sous l'impulsion de quel pressentiment, je me demande encore aujourd'hui. Il m'écrira des lettres magnifiques. Dans les dernières, il me félicite pour mon mariage avec Gilbert. Le souvenir de cette tendre amitié me réchauffe encore la mémoire...

    

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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fbd 07/12/2009 12:33


Tu fais confiance à la vie pour te surprendre et c'est un naturel très émouvant… tu n'es pas déçue car tu as l'instinct du beau, du bon…
Bien sûr on se demande quelle fut la suite, s'il y en eu…


Flora 07/12/2009 17:20


C'est vrai que je fais confiance à la vie : cela me permet de sublimer les bons moments et de traverser les mauvais sans trop de dégâts (jusqu'ici du moins...) Je n'ai aucun mérite : un cadeau de
la nature...

La suite : 1 an de correspondance, des lettres extraordinaires, même des poésies... On s'est quittés en douceur, sans jamais nous être revus, quelques mois après mon mariage avec Gilbert.


José Le Moigne 04/12/2009 11:17


Très vite, j'espère


José Le Moigne 04/12/2009 00:36


D'accord avec Âme Chopiniene. Tu as de belles histoires à raconter. C'est un plaisir que de suivre tes aventures insoupçonnées.
Amitiés nocturnes
José


Flora 04/12/2009 09:10


Merci, cher José. Savoir que l'on te lit est très stimulant pour revivre ces belles histoires, même fulgurantes, souvent inachevées, comme servant d'apprentissage, de préparatifs pour "le grand
engagement"...


Litteratus 03/12/2009 21:29


Des moments rares, des affinités électives qui sont gravées dans nos mémoires ! à vous réconcilier avec le genre humain...


Flora 04/12/2009 09:07


Voici les lingots d'or dont mon coffre fort regorge!
Vous avez raison, chère Litteratus. J'ai foi en le genre humain. L'individu peut être sublime ou répugnant mais on ne peut pas renier le genre humain : cela reviendrait à nous renier
nous-mêmes...


Ame chopinienne 03/12/2009 21:16


Tu as connu de très belles rencontres... !


Flora 04/12/2009 09:03


Ca, c'est bien vrai! Je n'en ai pratiquement pas connues de décevantes. Est-ce nous qui les sublimons au moment même où nous les vivons ?...