Arachnéenne

Publié le 2 Septembre 2010

illo-solitude.jpg J'ai à peine connu mon père. Parfois, comme dans un brouillard ou dans le halo poussiéreux et brûlant de l'été, sa silhouette fait irruption dans mes souvenirs, à la manière d'un instantané qui agrandirait certains détails au hasard : un regard bleu, un visage tavelé à l'ombre du chapeau de paille, ses mains à la peau rêche et à la caresse rugueuse... Je devais avoir cinq ans à peine, lorsqu'il est mort dans un accident, écrasé sous son tracteur. Ma mère est restée inconsolable. Je dis ça maintenant mais de cette époque, il ne me reste qu'un sentiment de vague oppression, une tristesse permanente qui pesait sur mon enfance. Ma mère, encore très belle avec ses longues tresses noires qu'elle cachait sous un foulard, rabattait toute sa tendresse sur moi, sur "son petit homme", comme elle disait. Cependant, c'était une tendresse douloureuse, sauvage, empreinte de toute la détresse du monde et qui m'écrasait de son désespoir sans fin.

   J'ai cinquante-deux ans à présent. Je vis toujours dans cette maison comme une mouche momifiée dans la toile d'araignée. J'ai le sentiment que je ne me débarrasserai jamais de ces liens...

   J'ai été un très bon élève à l'école, cherchant sans doute inconsciemment à faire plaisir à ma mère. Elle était fière de moi! J'ai franchi le baccalauréat brillamment et avec facilité. J'ai bien grandi, plaisais beaucoup aux filles, sans faire le moindre effort pour attirer leur attention. Cette imperceptible mélancolie que je devais dégager, agissait comme un appât, alors que je ne me sentais pas disponible au moindre flirt. Ma vocation était ailleurs : rendre le sourire à ma mère.

   Je n'y suis pas parvenu. Après le bac, j'ai cédé à la tentation irrépressible de continuer mes études, à quelque cent kilomètres de ma mère. Elle ne supportait pas l'idée que je m'éloigne, que je vive, je respire sans elle. Ce deuxième abandon, si définitif. Une trahison. Elle a tout essayé pour me retenir. Jusqu'au chantage infâme, la vengeance infaillible et parfaite. "Si tu t'en vas, je me tue!" Je n'y ai pas cru, sursaut vital, instinct égoïste. Ma vie! J'existe! J'ai envie de respirer enfin. On est si plein de soi à vingt ans...

   Une semaine après mon départ, un télégramme m'a rappelé d'urgence. Elle a réussi à renouer les liens indestructibles qui m'attachent désormais à cette maison où elle s'est pendue à 42 ans.

Rédigé par Flora

Publié dans #microfictions

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fbd 08/09/2010 12:25


oups, désolée pour les fautes, me suis mal relue


fbd 08/09/2010 12:25


je ne sais pas si c'est non maitrisés ou plutôt non exprimés -voire sublimés- que les émotions créent le plus de dégâts… il me semble que c'est surtout quand elles sont refoulées qu'elles
"fermentent", pour le meilleur ou le pire…
J'imagine que le processus des mots partage une même racine des images (pas seulement bien sûr), parfois même l'image d'un mot s'impose peut-être… tu en as sûrement une petite idée ;-) car tu
pratiques l'écriture avec passion et régularité!
Bonne journée à toi, chère Flora.


Flora 11/09/2010 17:16



Chère Françoise, tes réflexions m'ont incitée à me demander comment ça se passait pour moi. Quand j'essaie d'écrire, j'ai une foule d'images devant les yeux et autant de sensations (parfum,
chaleur etc. - les 5 sens, quoi) en mémoire que j'essaie de traduire en mots dans l'espoir que le lecteur ressente la même chose. Pour ce qui est du dessin et de la peinture, c'est l'inverse :
j'aimerais que la personne qui regarde soit submergée de mots... Donc, serait-ce un va-et-vient entre les deux expressions?...


C'est peut-être confus mais je suis sûre que tu comprendras.



fbd 06/09/2010 18:57


Tu mets tes émotions dans tes textes comme dans ta peinture, l'expression est parfois un exorcisme, parfois un sortilège ou on l'aimerait comme tel ;-)) tous les rêves ou les idées persistantes se
retrouvent en mots ou en traits, alchimie…


Flora 07/09/2010 20:44



Les émotions... maîtrisées, elles sont indispensables pour vivre. Non maîtrisées, elles peuvent causer des dégâts... 


Tu as raison, images ou mots, deux moyens pour arriver aux mêmes fins! Ce serait intéressant d'analyser les différences des processus créatifs...



Cat 06/09/2010 13:54


Ton texte magnifique me ramène étrangement à ma lecture actuelle du chef-d'oeuvre de Romain Gary, "la promese de l'aube", une histoire d'amour maternel envahissant...


Flora 07/09/2010 20:41



Un grand merci pour le compliment, Cat. Qu'il construise ou qu'il détruise, l'amour maternel est tout-puissant... Son pouvoir m'effraie.



Louve 04/09/2010 08:08


Certainement que c'était le cas dans sa solitude de femme , mais peut-être que si son mari n'était pas mort, elle n'aurait pas investi son fils de tout son amour et toute sa raison de vivre...


Flora 07/09/2010 20:45



Dans une fiction, il n'y a pas de "si"... ma chère Louve!