[...] Wallain et Sesoing ne sont séparés que par la voie ferrée. Longtemps, un passage à niveau a marqué la frontière
entre les deux communes mais il y a dix ans que les derniers convois de houille ont déserté. Comme les filatures fermaient au même moment, ainsi que la ligne de voyageurs pour Lille, jugée
trop peu rentable, les rails ne servent plus qu'à aligner les touffes d'herbe et les orties. Autre témoin d'un âge révolu, l'ancienne maison de garde-barrière que Benoît Leblé a rachetée,
par fidélité à sa mère. Ses poules picorent en liberté sur les anciens ballasts.
Pour Wallain, la période faste court de l'aube du siècle jusqu'à la crise de 1929. Les fosses et les usines tournaient à plein rendement, aspiraient la main-d'oeuvre.
Les corons s'alignaient. Les patrons construisaient un hôpital, spacieux, et une maison de retraite, de dimensions plus modestes ; la mine offrait davantage d'occasions de
se blesser ou de tomber malade que de faire de vieux os.
Maintenant, la ville n'est plus qu'une bourgade jivaro, un squelette aux façades lépreuses dont les friches constituent la principale richesse, hantées de nostalgiques, et
visitées de loin en loin par des économistes, des spécialistes. Ces savants éminents pérorent sur le déclin industriel, sur l'avènement d'une ère des loisirs. Ils escaladent les terrils,
conseillant aux élus de remplacer la couche de chiendent par un plastique fluorescent, une piste de ski qui attirera les foules.
Les survivants du monde ancien ignorent leur chance d'habiter bientôt une station de sports d'hiver. Ils marchent petitement, étayés par leurs cannes, comme les charpentes moisies,
les briques disjointes de leurs maisons. [...]
Gilbert Millet : Pavés du Nord, roman, éditions Quorum 1997 (extrait)
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