Jeudi 24 septembre 2009 4 24 /09 /2009 14:43

[...] Pendant quelques secondes, dans un arrachement de tous les muscles, il regagnait un peu de terrain sur le barbu. L'instant d'après, il renonçait à le rejoindre, comme si le maillot jaune et mauve avait été cause de tout. La fatigue lui brouillait l'esprit, il en était conscient, mais pas au point d'endormir sa frayeur. A la sortie d'un virage, deux nouvelles victimes l'attendaient, un homme et une femme, une tenue vert-pomme déchirée dans le milieu du dos et une blanche, dépourvue de souillures, la balle ayant percuté la nuque et emporté le sommet de la tête. Un peu plus loin, ils étaient trois, puis deux encore, dont un enfant, atteint en plein visage.
    Arnaud ignora autant que possible ces corps meurtris, ainsi que les suivants, litanie multicolore couchée dans les flaques d'eau. Dans son slalom, il s'épongeait le front, consultait frénétiquement sa montre, curieusement devenue rouge, multipliait les hypothèses. Alors qu'il s'époumonait depuis près de cinq heures, Villesous refusait d'apparaître à l'horizon. Le halètement avait repris derrière son dos et le martèlement des semelles sur le sol, bruit amplifié, démesuré, comme si tous les gisants se relevaient à son passage afin de le poursuivre...
    La banderole surmontait la chaussée, au bout de la ligne droite, une improbable banderole qui aurait dû être tendue sur la grand-place, en face de la mairie ou de l'école, et qui s'agitait en plein vent, dans le paysage rouge de l'affiche. A quelques mètres de la toile, les rayures mauves oscillaient d'un talus à l'autre, incapables de maintenir le cap ou signifiant par ces détours qu'elles repoussaient Arnaud hors des délais. Soudain, le mouvement se suspendit, frappé d'une impuissance subite. Le corps massif se recroquevillait, se désarticulait. Il s'écroula, privé de barbe ainsi que de mâchoire.
   Au passage de la ligne, Arnaud pencha le buste, à la manière d'un spécialiste du cent mètres. Ses jambes refusaient de le porter. Il se trouva emporté dans une culbute, atterrit avec lourdeur au pied d'une balustrade. Des bras surgis de nulle part le relevèrent, sous les applaudissements d'une foule invisible, le juchèrent sur le podium où glapissait le grand homme brun. La coupe du vainqueur brillait entre ses mains et, dans le miroitement du métal, Monique pleurait de joie, un fusil à la main.
fin de la nouvelle "Le marathon" in "Petites tombes en viager"  éditions Quorum  1998  illustration : T.R.

Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Commentaires

Ouaahh... C'est trash !!!
Commentaire n°1 posté par Ame chopinienne le 24/09/2009 à 20h36
Curieux adjectif pour qualifier de la littérature...
Réponse de Flora le 25/09/2009 à 09h12
Ce récit est bouleversant ...
@+
Commentaire n°2 posté par cbx41 le 26/09/2009 à 11h36
Merci de ta visite, André. C'est la fin d'un assez long texte, très complexe, parfois teinté de fantastique. Le personnage principal participe aux marathons, essayant d'obtenir à chaque fois la dernière place, afin d'ôter à sa femme sa culpabilité dans l'échec de la maternité. A la fin, c'est elle qui supprime les obstacles devant son mari... 
Réponse de Flora le 26/09/2009 à 12h06
des hommes qui courent pour atteindre leur
survie et finissent victorieusement flingués par leurs femmes!...Gilbert toujours aussi lucide!
Commentaire n°3 posté par La Merlinette le 26/09/2009 à 15h15
Parfois, ce sont leurs adversaires qui se font flingués par leurs femmes, afin qu'ils puissent se sentir uniques...
Merci de ta visite, ma chère Magicienne.
Réponse de Flora le 27/09/2009 à 10h07

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