[...] La première
définition en appelle d'autres. Comment la comprendre si on ignore le sens des mots qui la composent : "voyelle", "lettre", "première", "alphabet" ? Comment la comprendre, sans courir aux autres
tomes et détruire l'ordre alphabétique ? Seul le désordre génère du sens. Le pseudonyme s'impose, allusion claire à la naissance, référence à un mythe. La pagaïe s'organise, et l'expulsion du
paradis. Lors du big bang, la matière concentrée en un point se libère dans le temps et l'espace qui n'existaient pas.
Tout est inclus dans cette pointe d'aiguille, l'univers en devenir, l'homme, les galaxies, le béret basque, la poésie
et le préservatif.
Il écrira l'oeuvre "big bang" où chaque page appelle la suivante mais aussi toutes les autres, le dernier livre qui est aussi le premier, dont les chapitres se suivent pour
mieux se déconstruire, dont chaque ligne occupe des places multiples, chaque roman découpé en nouvelles, en textes miniatures, chaque nouvelle prolongée par une pièce de théâtre, un roman. Petit
A et grand A. Tout se vaut. Tout se crée, s'accumule, se disperse.
Avec les proportions où j'avais conçu mon dictionnaire, je me serais perdu sans ressources dans le temps et
l'espace si je m'étais laissé aller.
Encore Littré. Le dernier livre est infini. L'inachèvement est son destin. Toutes les trente secondes, le corps s'écroule, entraînant micro et déclenchant la bousculade. Au
moment d'achever son discours de réception du Prix Nobel de littérature, Adam Eve se suicide, pour assurer son immortalité. Il sort un pistolet, l'introduit dans sa bouche. Sang, éclatement du
crâne, la scène se reproduit de chaîne en chaîne, dans toutes les langues. Le coup de feu, le visage crispé, la silhouette qui bascule, vingt fois, cent fois. La cervelle gicle par le trou
pariétal. Big bang. L'oeuvre débute.
Ce texte inédit a été écrit en 1996 et il a trouvé sa forme définitive en 2004. Très émouvant pour moi, il reflète la quintessence
de nos innombrables discussions, souvent nocturnes, autour du thème inépuisable de la création littéraire. Gilbert n'était pas l'écrivain "instinctif" à l'écriture quasi automatique : c'était un
cérébral, réfléchissant énormément à ce qu'il voulait créer et sa réflexuion était toujours de dimension cosmique...
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