Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /2009 23:35

[...]L'oeuvre littéraire transcende toujours son auteur et sa façon de s'exprimer, elle est avant tout une manière de climat, qui émane d'elle-même et qui la fait vivre ; sans ce climat, le livre ressemble à ces astres refroidis, privés d'atmosphère, qui scintillent encore, mais d'où toute vie est absente. Cette atmosphère-là ne se dissipe pas  avec la mort de l'écrivain. Tout comme dans la réalité de la vie, la littérature connaît des personnalités qui s'éteignent lentement et qui, une fois mortes, laissent derrière elles une partie de leur essence, laquelle jaillit spontanément de l'atmosphère de leur oeuvre, à la façon des cheveux et des ongles du cadavre qui continuent de pousser même après la mort. C'est ainsi que survit un Tolstoï ou un Proust. Kosztolányi, lui, semblait écrire pour le seul instant présent, s'attachant à créer une aura... mais les fragments d'essai, les brefs écrits retrouvés et réunis après sa mort forment un chef-d'oeuvre en miniature.
   Pour que son oeuvre reste vive, l'écrivain doit savoir qu'il existe quelque part  -  dans le présent ou dans l'avenir  -  un Lecteur, cet étrange personnage dialectique, à la fois allié et adversaire, qui stimule son partenaire en même temps qu'il le conteste  -  et dont la réalité sensuelle et l'ambivalence rappellent celles de la femme dans la relation amoureuse. Et l'éditeur, à la fois accoucheur et entremetteur, à quel moment a-t-il donc disparu ? A l'époque de Kosztolányi, écrivain, éditeur et lecteur conservaient encore un lien vague. Aujourd'hui, ce lien  n'existe plus ; en Occident, la civilisation industrialo-commerciale attend de l'écrivain quelque marchandise propre à flatter le goût des masses et à l'Est, des articles de mercerie politique, du tissu idéologique vendu au mètre. Kosztolányi n'a pas vécu assez logtemps pour connaître cette époque où la vraie littérature n'est plus, aux yeux de l'éditeur, qu'un supplément aux romans à quatre sous et aux ouvrages pseudo-scientifiques, semblables à los à moelle que que le boucher offre à son client avec le plat de côtes. L'oeuvre littéraire qui, par hasard, trouve son éditeur, reste toujours suspecte, car le lecteur suppose, avec quelque raison, que ce n'est pas elle qui se trouve récompensée mais l'auteur ou, plus exactement, ses pratiques mafieuses. Des dilettantes subventionnés nous abreuvent certes d'ouvrages sur la vie d'authentiques écrivains  -  mais leur zèle et leurs déclarations prétentieuses rappellent tout au plus certains volatiles occupés à pondre. Les livres sur les livres sont devenus plus nombreux que ces derniers. Non, Kosztolányi n'a certes pas connu cette époque ; il a eu la chance de mourir, une dizaine d'années plus tôt, d'un cancer du larynx, à l'hôpital Saint-Jean, sur la colline d'en face. [...]

Je découvre avec un certain émerveillement l'oeuvre de Sándor Márai, écrivain hongrois du vingtième siècle qui, contraint au silence par le régime communiste, s'exile en 1948. Ce livre dont l'extrait est tiré a été écrit en 1972, paru en France en 2004 aux éditrions Albin Michel, dans la traduction de Georges Kassai et Zéno Bianu. 

Par Flora - Publié dans : traductions - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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