Vendredi 24 juillet 2009 5 24 /07 /2009 09:40

         ...à ces vains ornements, je préfère la cendre. ( Racine, Esther  )

   Il pleut. Pluie retenue, comme il convient dans cette ville, averse molle qui brouille la vue, nappe les pierres de brume, dissimule, ponce, estompe. Qui est de Laon déteste le tapage, la renommée, le mot plus haut qu'un autre, le détail qui distingue et pourrait, sans contrôle, attirer le badaud. Aucune pancarte sur l'autoroute. Quel touriste devinerait la cathédrale et les églises, les remparts et les portes, les manuscrits enluminés, les souterrains, les ruelles médiévales ? S'il existait un moyen d'araser la colline, d'empêcher qu'elle émerge au plus loin de la plaine, les Laonnois l'appliqueraient. A défaut, ils s'en remettent au climat : brouillard, bruine, ciels en deuil, nuages appliquent un masque humide sur les vestiges glorieux, gomment la grandeur passée, temps lointain où la cité était capitale du royaume carolingien. A Laon, on prie pour que la planète ne se réchauffe pas trop vite...
   Benoîte a refusé de m'accompagner : 
   - J'ai le vertige, tu le sais. Je reste dans la voiture.
   - Tu vas t'ennuyer, prendre froid.
   - Mon manteau et un bon livre, je ne risque rien. Et puis, tu n'en as pas pour deux heures...
   Le vertige est un bon prétexte mais je n'insiste pas. Benoîte, son livre, son manteau me font penser aux décors que le prince Potemkine dressait le long des routes, afin que Catherine II, traversant la Russie, voie un pays de rêve et jamais sa misère, trop intense, trop réelle. Notre misère de couple émane de Lionel. J'aurais pu le rencontrer à l'université ; nous avons fait nos études à Reims, une seule année nous séparait. Jamais, pourtant, je ne l'ai croisé. C'est un hasard tardif qui nous a réunis, un ami commun engagé dans une folle équipée : un triathlon, trois kilomètres de nage en rivière, cent kilomètres de vélo, assortis de deux cols et, pour finir, un marathon. Lionel et moi étions faits pour nous entendre ; Benoîte ironisa bientôt sur notre "coup de foudre", expression ridicule qu'elle ressert à souhait, par ironie facile et plaisir d'écorcher.

début de la nouvelle, publiée aux éditions Les Racines de Papier   2005  illustration : R.T. (détail de la cathédrale de Laon)

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Commentaires

J'ai des trous de mémoire ce matin. Je ne sais plus si c'est Barrès, Mauras ou bien un autre qui décrit Laon comme " La coline inspirée". Je ne suis même pas cerain qu'il s'agisse de Laon. En tout cas, c'est toujours ainsi que je l'ai vue, en bas, sur la route qui mène à Aizy-Jouy et au Chemin des Dames. Je suis donc très sensible à cette destription, au ressenti aussi. C'est vrai que dans mes multiples périgrinations dans l'Aisne,je ne suis monté qu'une seule fois en haut.
Amitiés
José
Commentaire n°1 posté par José Le Moigne le 24/07/2009 à 12h50
Gilbert avait un attachement profond et un rejet non moins intense envers sa ville natale. Il l'a fuie assez tôt, pour des études puis pour des postes à l'étranger, pour s'installer au retour définitivement dans le Nord, plus dynamique, plus chaleureux.
Bonne inspiration estivale : R.
Réponse de Flora le 25/07/2009 à 08h18
belle description d'une ville de fantômes
Commentaire n°2 posté par La Merlinette le 26/07/2009 à 15h01
Tu as raison, c'est une très belle ville, secrète et qui n'a pas la moindre envie de se mettre en valeur. Fantôme d'elle-même...
Réponse de Flora le 26/07/2009 à 21h21

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