...à ces vains ornements, je préfère la cendre. ( Racine, Esther
)
Il pleut. Pluie
retenue, comme il convient dans cette ville, averse molle qui brouille la vue, nappe les pierres de brume, dissimule, ponce, estompe. Qui est de Laon déteste le tapage, la renommée, le mot plus
haut qu'un autre, le détail qui distingue et pourrait, sans contrôle, attirer le badaud. Aucune pancarte sur l'autoroute. Quel touriste devinerait la cathédrale et les églises, les remparts et
les portes, les manuscrits enluminés, les souterrains, les ruelles médiévales ? S'il existait un moyen d'araser la colline, d'empêcher qu'elle émerge au plus loin de la plaine, les Laonnois
l'appliqueraient. A défaut, ils s'en remettent au climat : brouillard, bruine, ciels en deuil, nuages appliquent un masque humide sur les vestiges glorieux, gomment la grandeur passée, temps
lointain où la cité était capitale du royaume carolingien. A Laon, on prie pour que la planète ne se réchauffe pas trop vite...
Benoîte a refusé de m'accompagner :
- J'ai le vertige, tu le sais. Je reste dans la voiture.
- Tu vas t'ennuyer, prendre froid.
- Mon manteau et un bon livre, je ne risque rien. Et puis, tu n'en as pas pour deux heures...
Le vertige est un bon prétexte mais je n'insiste pas. Benoîte, son livre, son manteau me font penser aux décors que le prince Potemkine dressait le long des routes, afin que
Catherine II, traversant la Russie, voie un pays de rêve et jamais sa misère, trop intense, trop réelle. Notre misère de couple émane de Lionel. J'aurais pu le rencontrer à l'université ; nous
avons fait nos études à Reims, une seule année nous séparait. Jamais, pourtant, je ne l'ai croisé. C'est un hasard tardif qui nous a réunis, un ami commun engagé dans une folle équipée : un
triathlon, trois kilomètres de nage en rivière, cent kilomètres de vélo, assortis de deux cols et, pour finir, un marathon. Lionel et moi étions faits pour nous entendre ; Benoîte ironisa bientôt
sur notre "coup de foudre", expression ridicule qu'elle ressert à souhait, par ironie facile et plaisir d'écorcher.
début de la nouvelle, publiée aux éditions Les Racines de Papier 2005 illustration : R.T. (détail de la cathédrale de
Laon)
Amitiés
José
Bonne inspiration estivale : R.