Une toile le représente en 1999. Francis Bacon est assis sur une chaise de bureau, socle d'aluminium, siège
noir, dossier jaune. Penché au-dessus d'une table sans pieds, directement fixée dans l'ocre jaune du mur, il écrit. Le dernier livre. Son corps est nu. Une ligne blanche, la colonne vertébrale,
saille de son dos. La jambe repliée expose une musculature puissante. On a l'impression qu'elle va bientôt se détendre, comme la patte d'une sauterelle. La mort de la littérature s'inscrit
dans cette chair athlétique qui, déjà, se dissout, s'évade en tache sur la moitié du dos, contamine son reflet. Est-ce pour se donner l'illusion de ne pas être seul que l'ultime écrivain se
dédouble dans un miroir ?
Sur le sol bleu, taché de mauve, traînent deux feuilles. Des lettres s'y promènent, disjointes. Il semblerait qu'en tombant de la table les mots se soient désarticulés. Pour les
reconstituer, les aligner dans l'ordre, il faut connaître par coeur les phrases de Bacon :
Le sentiment du faux que j'ai en écrivant pourrait être rendu par l'image suivante : un homme, placé dans un grenier devant deux lucarnes, attend une apparition qui n'a le droit
de se produire qu'à la lucarne de droite. Mais tandis que celle-ci, justement, reste fermée par un verrou que l'on distingue vaguement, les apparitions surgissent l'une après l'autre à
celle de gauche, s'efforcent d'attirer le regard et y parviennent finalement sans peine, en prenant une ampleur croissante, qui va, quelque résistance que l'on oppose, jusqu'à boucher l'ouverture
véritable.*
C'est chez moi, dans l'abri souterrain que j'ai construit, à partir de 1998, que Franz Kafka a peint cette toile. La posture de Bacon, sa façon de tenir le stylo, la table fixée
au mur, le miroir, rien de tout cela n'a été inventé. Même la déliquescence des chairs est réaliste. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est l'épaisseur de la musculature. Bacon était chétif,
pour ne pas dire malingre. On avait l'impression que l'haleine d'un moineau aurait suffi à le briser ou qu'il tenait à incarner un monde en train de disparaître, celui des hommes qui naissent
d'une femme et d'un homme, qui n'ont pas reçu en héritage, au fond d'une éprouvette, la perfection des gènes.
Parmi les quelques gratteurs de papier qui survivaient encore, pour la plupart fouilleurs de leurs propres poubelles, experts dans leurs divorce et leur constipation, leurs gorgées
de bière et leurs amours bancales, j'ai élu Francis Bacon pour son physique ingrat. A cette époque, j'avais trois femmes, dont une légitime, un chat, quatre enfants, un perroquet, une mère mitée
qui refusait de mourir, un château presque en ruine. Avec moi, cela faisait douze problèmes, douze travaux et je ne suis pas Hercule. Un mètre soixante-sept, cinquante-trois kilos, des
biceps si minuscules que l'on voit l'os à travers. Au lieu de nettoyer mes écuries d'Augias, je m'enfermais dans une salle souterraine et je lisais : Matisse, Ingres, Poulenc... J'avais
tapissé mon refuge de reproductions de mes peintres préférés, Debussy ou Stendhal.[...]
*extrait du "Journal" de Kafka
nouvelle publiée dans l'anthologie "Le dernier livre" éditions Nestiveqnen 2002
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