Oeuvre de Gilbert * "Sexuellement correct" * (fin)

Publié le 27 Juin 2009

[...] La vérité a éclaté au retour du fugueur, onze mois plus tard. Après lui avoir cassé le nez d'un coup de poing revanchard  -  la Renault avait été revendue à Tanger  -  mon père a ordonné au criminel de quitter le déguisement qui le déshonorait.
-  Quel déguisement ? rétorqua Jean-Baptiste, d'une voix aussi plate que son nez. Je suis une femme ; je m'habille en femme.
   Mon père, esprit borné, mit du temps à comprendre. La robe déchirée, le soutien-gorge ôté, apparut clairement l'absence de chiffons. Désormais, mon cousin allait être ma soeur. Jeannette suivait sa personnalité, je l'admettais très bien. Ce qui me désorientait, c'était le vocabulaire. Déjà traumatisé par la contrainte de tenir ma tante pour une mère, je devais maintenant usé du féminin pour désigner un être qu'en dépit de sa sensibilité particulière, de son goût pour le maquillage, j'avais pris l'habitude, en six années d'effort, de considérer comme un frère.
   Les premiers troubles sont apparus lors d'un cours de mathémathiques. J'ai donné du "madame" au professeur barbu. A la sixième erreur, l'administration m'a expulsé, pour trois jours. Motif : mon goût fort malvenu pour les plaisanteries. Deux semaines plus tard, le conseil de classe s'inquiétait de mes faux-cils, dérobés à Gisèle, et de mes glissements lexicaux. A en croire mes devoirs, Napoléon était morte à Saint-Hélène, George Sand prenait pour femme La Fayette, le grenouille appartenait à la catégorie des batraciennes, le subordonné relatif se plaçait derrière son antécédente. Le bulletin trimestriel recommandait de consulter un psychologue.
   De nombreux chèques plus tard, mon thérapeute s'extasiait de mes progrès. Presque guéri, j'admettais que si pierre est un mot féminin, Robespierre ne doit pas être qualifié de tyranne ou de dictatrice, ni Pierre Curie de lesbienne, sous prétexte qu'il vivait avec une Marie. Pour ce dernier exemple, je devais me concentrer. Ma tante venait de quitter mon père pour une lieutenante de police enceinte de son mari, simple gardien de la paix qui ne supportait plus les ordres d'une femme. Le fruits de ces amours policières, vague cousin issu de concubinage, m'était présenté par Gisèle comme un demi-frère !

   L'idée me tentait de la prendre au mot et de couper en deux, dès sa naissance, ce nourrisson superflu. Malheureusement, le marchand auquel j'ai exposé mon désir d'acheter un hache m'a traité de drogué et menacé d'appeler la police. N'ayant aucune envie de voir surgir l'ex-mari de la compagne de mon ancienne mère, je me suis réfugié chez Jeannette. Grâce au nez aplati qui atténuait une part de sa féminité, celle que j'avais connu sous le prénom de Jean-Baptiste avait trouvé un emploi de chauffeur routier à Saint-Amand, ou Sainte-Amande, je ne sais plus très bien. Chaque soir, elle me parlait de Claude, la fillette qu'elle allait adopter et qui, avec la malchance qui me caractérisait, deviendrait peut-être mon neveu.
   L'idée finale m'est venue dans le jardin, un jour de pluie, alors que j'observais des escargots. Je ne supportais plus de vivre dans ce désordre. Devenir hermaphrodite... Trouver mon équilibre, comme Valenciennes, dans une position asexuée... A l'aide d'une couteau de cuisine, j'ai accompli mon oeuvre, choisissant pour agir que le petit aiguille ait dépassé le douze : après-midi est un mot presque parfait, puisque doté des deux genres. Je n'aurais pas cru que la sang coulerait si fort, flot d'encre charriant le masculin qui m'encombrait.
   On a soigné plaies et douleurs, refermé sur moi, hôpital et marronniers. Gastéropode chaste, je vis en paix, presque mort, déjà neutre.

fin de la nouvelle "Sexuellement correct"  in  "Choisir"  éditions Page à Page  1999

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

Repost 0
Commenter cet article

La Merlinette 28/06/2009 11:13

trop drôle !!sacrée Gilberte!

Flora 28/06/2009 20:01


Je suis contente que tu n'ais pas été déçue de la chute!


Ame chopinienne 27/06/2009 22:57

Ouaahh... la chute est dure, dans le pur style (styl ?) de Gilbert !

Flora 28/06/2009 10:06


C'est bien vrai! Il suivait souvent la logique de l'histoire même si elle menait très loin. Sous sa loupe d'entomologiste, ses personnages suivait souvent une sorte de spirale menant à la folie...