Masculin ? Féminin ? Je n'ai jamais su choisir. Quand se présente un
piège, oasis, azalée, j'opte pour le mutisme. Depuis que je sais qu' amour change de genre au pluriel, je vis chaste, insensible. J'habite Valenciennes. Une chance, tant je
redoute les villes sexuées, Le Quesnoy, La Bassée, La Madeleine, Le Cateau...
Tout cela s'est mis en place avec beaucoup de lenteur. Lorsque ma tante est devenue ma mère, je m'en suis accomodé. Je n'avais pas le choix. A huit ans, il est rare de contrôler sa
vie... La vérité, je l'ai découverte très tard. Aux yeux de mes parents, conformistes obstinés, un fils unique constituait une anomalie. Ils se sont acharnés à me donner une soeur, un frère,
quelque chose qui me sauverait d'un égoïsme pervers.
Bien qu'essayées dans l'ordre, de la première page à la dernière, les positions du Kamasutra n'ont pas conduit au nirvana procréateur. Il fallut faire appel à des méthodes moins
naturelles. Sperme en paillettes, éprouvettes, pipettes, ma cadette à venir sentait la pharmacie et le laboratoire... Nul ne savait encore qu'elle deviendrait plurielle. Après bien des nausées,
souffrances, foetus interrompus, la surprise est venue : une horde de quadruplés allait fondre sur moi.
Aux pieds de Marie-Madeleine, pécheresse dont le sourire m'inspirait la confiance, j'ai fait brûler des cierges. Toutes mes économies y sont passées. Un jeune fonds d'honnêteté
m'empêchant d'expédier des fumées trop gratuites, j'ai acheté un caramel, afin de prélever un supplément d'argent dans un tronc. La sainte n'a su m'offrir qu'une réponse ironique, métamorphose
des soeurs en avortons stupides, rapidement éteints au fond de leur couveuse. Ma mère se serait désespérée de ces décès rapides. Elle était morte dans l'accouchement.
Au traumatisme de mon trop net succès s'est ajoutée une nouvelle vie, à quatre rues de chez moi. Inconsolable deux mois durant, mon père avait trouvé à sa belle-soeur, divorcée de
fraîche date, le charme acidulé de son aînée de deux ans. Il pouvait évoquer ses appétits sexuels, son faible goût pour les tâches ménagères. Il présenta notre déménagement comme une chance
offerte aux deux enfants. La solitude de Jean-Baptiste, douze ans, fils unique et chétif de Gisèle, s'unirait à la mienne.
Tout de suite, j'ai détesté l'interdiction qui m'était faite d'employer le mot "tante". Dès que je m'y risquais, je subissais une gifle. Je devait dire "maman" ; je ne pouvais
m'habituer à ce titre usurpé. Serrant les dents, je contournais l'obstacle, évitant les occasions de parler à Gisèle, résistant à l'envie de donner du "tonton" au veuf joyeux qui me servait de
père. Ce n'était qu'un début. Le pire était à venir et je ne parle pas de ce grand hôpital entouré de marronniers, comme un cimetière, un monument aux morts. [...]
début de la nouvelle "Sexuellement correct" publiée dans le recueil Choisir éditions Page à Page 1999
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