Oeuvre de Gilbert * "Debout!"

Publié le 29 Mai 2009

   Il repose à Craonne, fidèle à la chanson qui sonne la révolte :
       
                                                    C'est à Craonne, sur le plateau,

                                                    Qu'on doit laisser sa peau.

 
   Rétif à Dieu, il habitait un ancien presbytère. Hostile à l'uniforme, aux boucheries qu'il symbolise, il résidait en un lieu où le militarisme connut des heures de gloire, lors de cette guerre que l'on dit Grande, parce que les cadavres s'y comptèrent par millions. Des paradoxes faciles à expliquer : la vigilance était dans sa nature. Il exerçait sa veille dans les lieux exposés.
    Comme décor de sa vie, Yves Gibeau avait choisi la forêt des cimetières, français et allemands, qui cernent le Vieux-Craonne et Cerny-en-Laonnois, villages rasés où suintent les cicatrices de trous d'obus et de tranchées, où rôdent les fantômes des gueules cassées, des mutilés, des humiliés, des multiples cadavres venus du fond de la Bretagne ou d'Afrique, de Cochinchine ou du Berry, de Prusse ou de Poméranie, cette terre si fertile qui fut gorgée de sang.
    Un territoire rebelle, car il vivait debout.
   En 1917, sur le Chemin des Dames, le général Nivelle impose une offensive absurde qui s'achève en massacre. Des fantassins, ceux que l'on persiste à appeler "poilus", se rebellent. C'est à Craonne, sur le plateau, qu'éclate la mutinerie, comme dans la chanson, écrite deux ans plus tôt.
         
                                                    Mais c'est bien fini, on en a assez,

                                                    Personne ne veut plus marcher.
  
   Marcher au pas, Yves Gibeau n'y est jamais parvenu. Il semblait pourtant destiné à une vie d'obéissance. Très tôt, son père l'avait enrégimenté, faisant de lui un enfant de troupe : Allons z'enfants. La Seconde Guerre mondiale le vit sous l'uniforme puis prisonnier en Allemagne, comme beaucoup d'autres. Fort de son expérience des mouvements du troupeau, il choisit le contraire : la dignité solitaire. La révolte de l'écrivain. Sur le monde, il posait un regard lucide. Les titres de ses romans disent l'essentiel sur la bassesse des hommes que, pourtant, il ne parvenait pas à mépriser : Les gros sous, Mourir idiot. Il préférait La ligne droite.

    Yves Gibeau. Un écrivain, un homme debout. Un insoumis lucide, qui connaissait très bien La Chanson de Craonne :
           
                                                    Car nous sommes tous condamnés
                                                    C'est nous les sacrifiés.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif, éditions de la Wède et Centre International Jules Verne, 2005

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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