János Pilinszky (1921- 1981) * Lettre à Pierre Emmanuel

Publié le 25 Mai 2009

Eygalières, 10 mai 1967

(extraits d'une longue lettre dans laquelle J. Pilinszky se pose la question de l'émigration)

[...] Je n'ai jamais cherché à jouer un rôle quelconque. Mais comme cela m'est tombé dessus, il faut bien que je l'endosse. Seulement, je crains de ne pas pouvoir l'assumer chez moi, et l'émigration constituerait la seule suite et fin que j'ai encore à ma disposition.
   Si je m'expatrie, le fait de disparaître dans l'indifférence et l'anonymat ne m'est point menaçant. Pour longtemps, je me considèrerais plutôt en liberté.
   Personne ne peut être poète en dehors de son pays. [...] Comme Vous le dites : je ne suis que poète, homme   -  et non pas un saint. Dans ma situation, chez moi, je suis arrivé au bout de mes forces. Comme celui qui porte un poids trop lourd, et tout d'un coup, il ne sent plus ni le poids ni ses bras. Soudain, il prend peur, comprenant qu'il va tout lâcher. [...]
   Si je rentre, je ne vois rien d'autre devant moi que la fidélité de la chute libre et la miséricorde de Dieu.
    L'émigration a ses avantages et ses inconvénients. Ma mélancolie restera intacte. Un sentiment de dérobade me tourmentera aussi, sans aucun doute. C'est avec une angoisse incessante que je suivrai ma famille de loin. S'ils essuient des brimades, pourrai-je leur venir en aide, en faisant intervenir la radio Europe Libre ? S'ils sont malades, pourrai-je les soutenir matériellement ?  [...]
   Bien sûr, la liberté à l'occidentale ne serait pas dépourvue de dangers et de souffrances non plus. Comme quelqu'un qui a trop longtemps désiré une chose et lorsqu'il peut enfin tendre la main pour l'atteindre, il s'aperçoit que sa main est inerte. Tout ce que je vois à l'occident, je perçois comme un luxe douloureux, y compris même les monastères. En même temps, ce luxe me remplit d'effroi  -  du vertige paralysant de la liberté. Est-il possible que je ne puisse plus circuler que dans des couloirs de prison ?
[...] Et la boucle est bouclée. Que je rentre ou non, je dois agir à l'aveuglette  -  en remettant ma vie et ma décision à la miséricorde de Dieu. Et pourtant, en ce moment même, je me sens abandonné de Dieu qui ne dit rien. Serait-ce le début de ma chute ? Ou bien au contraire : le début d'un aboutissement ? [...]
 
traduction R.T.  "Recueil des lettres de J. Pilinszky" éd. Osiris Budapest 1997 (Pilinszky János összegyüjtött levelei, Osiris Kiadó Budapest 1997) 
     

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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KapitányG 29/05/2009 19:06

Kedves Flora, arra gondoltam most, mennyire jó lenne, ha indítanál valahol egy magyar nyelvű blogot is, ahol francia írókat, költőket publikálnál - ahogy teszed itt, ebben a blogban a magyarokkal.

Flora 31/05/2009 21:33


Kedves Gabi, nem is tudod, milyen izgalmas lenne számomra egy ilyen blog! A probléma az, hogy rengeteg idöt venne igénybe a forditás (irodalmi szövegröl lévén szó, meg kell szorozni legalább
hárommal!), amiböl soha nincs elég! De idönként megpróbálkozom majd legalább Gilbert irásaival. Köszönöm a látogatást!


L'atelier d'Annik 27/05/2009 10:02

Il est magnifique ce texte.
Il faudrait le faire lire à tous ceux qui ont peur des immigrants, pour qu'ils comprennent à quelles affres sont confrontés ceux qui font le pas d'émigrer.

Flora 28/05/2009 00:41



Cette lettre date de 1967. Il n'a pas franchi le pas, finalement, de ne pas rentrer d'un de ses voyages. Il est mort chez lui.
Rien n'est simple... 



La Merlinette 26/05/2009 10:51

le vertige paralysant de la liberté...:des mots
si simples et si évidents...suis baba de tant de
lucidité

Flora 26/05/2009 11:16


La traduction de ces grands écrivains est un véritable régal intellectuel! Et je regrette de ne pas être poète, en plus!


José+Le+Moigne 26/05/2009 00:53

Texte magnifique sur lequel je reviendrai souvent.
Amitiés nocturnes
José

Flora 26/05/2009 09:50


Curieuse courte vie de ce poète, sincère et tourmenté qui est mort à 60 ans. Il faudrait peut-être que je raconte son parcours...