Mardi 19 mai 2009 2 19 /05 /2009 13:08

  "Deuil donc, avec un point d'interrogation à la fin. Je me demande ce que veut dire ce mot. Je me demande s'il existe vraiment, déjà. Est-ce possible, rationnellement possible, de laisser une tristesse, un vide, un manque derrière soi ? Sans se retourner en plus ? A partir de quand (de quoi?) est-ce qu'on tourne une page ? Et comment on fait si on n'a pas envie de la tourner ?" 

  Chère Leyla, je ne vous connais que virtuellement et vous avez approximativement la moitié de mon âge... Je lis vos lignes ce matin et j'ai l'impression soudain que vos questions sont les mêmes que celles que je m'étais posées il y a peu de temps. Ai-je la certitude de pouvoir y répondre, déjà ? Je n'en sais rien moi-même; en tout cas, je tiens au moins un bout de début de réponse...

   Le deuil... la grande question qui cesse d'être abstraite soudain, dès que nous y sommes confrontés. Les livres savants (je les ai évités), bourrés de bons conseils de psys vous en expliquent les étapes et vous aident à faire le travail. Je déteste l'expression travail de deuil qui s'apparente dans ma tête au bagne. Je dirais plutôt apprivoiser la douleur du manque, du vide. 
   Il y a toutes sortes de deuils comme toutes sortes de pertes. Les étapes se ressemblent, la longueur et la profondeur peuvent différer.
   J'en ai connu plusieurs et de nature différente. Le dernier en date a débuté il y a trois ans, à la mort de Gilbert. De la sidération où la mort, soudain, devient réalité à jamais énigmatique, sous vos yeux, pour se métamorphoser en un VIDE total et incommensurable, niché dans tous les compartiments de votre vie, un silence à n'en plus finir qui prend la place de la tragique effervescence des premiers jours, pour vous habituer petit à petit à vous regarder dans les yeux et à partir même à la découverte de cette personne  -  vous-même  -  que vous n'avez jamais eu le temps de connaître... Je me suis dit que de ce tête-à-tête forcé, une bonne surprise pourrait peut-être sortir.
   J'ai pris la ferme décision de ne rien fuir. Difficile de remettre les pieds au théâtre où les pas de Gilbert étaient si imprégnés ? Raison de plus pour prendre un abonnement. Difficile de relire ses articles en cours et restés inachevés ? C'est à moi de les terminer : nous avons tellement travaillé ensemble. Le plus dur était d'apprivoiser la maison, chargée de tant d'histoires, heureuses et douloureuses. De notre maison, elle devait devenir ma maison. Pendant quelques semaines, je n'ai pas pu la quitter. Des semaines très importantes dans ce face-à-face initiatique. Apprivoiser. Jusqu'au jour où elle a cessé  d'être hostile et de renvoyer l'image du vide. Alors, je pouvais la quitter et y revenir. Ce n'est que plus tard que le "miracle" que vous évoquez ou implorez, s'est expliqué consciemment : Gilbert, je l'ai intégré en moi et, de par ce "miracle", il a cessé de désigner les vides et les manques, il est partout où je suis, toujours avec moi, pas besoin de l'évoquer exprès, ni d'aller sur sa tombe en quête de souvenirs. Il ne m'empêche pas d'avancer, bien au contraire, il me transmet sa formidable énergie. 
   Chère Leyla, je ne sais pas si je vous ai donné une piste. En tout cas, votre questionnement m'a donné l'occasion de formuler quelques mises au point pour moi-même et je vous en remercie...
   

Par Flora - Publié dans : réflexions - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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