Bribes de mémoire 34. Vestiges et poids morts

Publié le 28 Avril 2009

  
   Je viens de grimper les trente-six marches qui mènent à mon bureau (c'est dire que ce pèlerinage est rare) pour me replonger dans le capharnaüm qui renferme des vestiges de mon histoire. J'ai l'impression de marcher sur des sables mouvants, parmi des documents en désordre, en attente d'être triés et sévèrement élagués des branches mortes. Je me demande parfois pourquoi je tiens à garder des bouts de souvenirs que je ne revois que rarement, tant je risque de me faire capturer dans leurs filets sournoisement tendus...
   Des conseils sages et bienveillants vous exhortent à mettre de l'ordre dans vos affaires (et dans votre vie), de vous débarrasser de ces poids morts que vous traînez comme des chaînes à vos pieds, de regarder, allégés, devant vous car la vie vous appelle vers l'avenir  -  on ne peut qu'en convenir. Cependant, c'est plus difficile à entendre qu'à écouter. Je suis d'une génération des périodes de vaches maigres à qui on a seriné  à longueur de temps qu'il ne fallait rien jeter car ça pouvait servir!  et que la maison était pleine de bouts de ficelles et de bouts de toutes sortes de choses qui pouvaient servir! , cela devient forcément une seconde nature. Les poches de mon père  -  et de mon grand-père déjà !  -  contenaient toujours, outre son canif, de vrais bouts de ficelles qui servaient à attacher des choses qu'il transportait sur sa bicyclette. Combien de fois je l'ai vu brandir triomphalement la petite pelote en disant: "Vous voyez ? Si je n'étais pas prévoyant..." et cela le confortait dans sa position de celui qui a toujours une solution sous la main.
   Ma mère, dans des bouffées de besoin urgent de renouveau, faisait régulièrement des razzias sur le grenier, sur des tiroirs et des placards, mines de trésors révolus, et c'est ainsi que je voyais disparaître cahiers et livres d'écolier, vieux journaux et revues et même des meubles..., jusqu'à ce que je proteste énergiquement. Depuis, j'essaie de rapatrier (tiens ! quel drôle de choix ! où est donc cette patrie -là ?) petit à petit les vieilleries auxquelles je tiens.

   Et c'est là que j'en arrive à l'essentiel : la cause principale de mon passéisme ne réside pas dans l'utilité très hypothétique des objets mais dans le fait simple qu'ils sont habités par les traces du vécu, des gens qu'ils ont côtoyés, des mains qui les ont touchés. Ils sont des preuves irréfutables de la réalité, de la véracité d'un passé évanoui que je n'aurai pas seulement rêvé...
la suite suivra...

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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José+Le+Moigne 30/04/2009 01:44

Moi aussi, de déménagements en déménagements, je garde ...Je garde ... Je garde. Mais, " mettre ses affaires en ordre",n'est-ce pas aussi accepter de mourir?
Bonne nuit à toi
José

Flora 30/04/2009 09:48


Ta question me plaît beaucoup, José, comme tout ce qui m'intrigue en ouvrant des perspectives nouvelles! Finalement, je vais peut-être continuer encore un peu dans le "capharnaüm"...!


La Merlinette 29/04/2009 00:44

si on garde tous ces objets ,souvenirs, même dans le désordre ,c'est peut être aussi qu'ils sont des repères pour la mémoire!Même cachés ils sont des balises d'émotions enfouies...

Flora 29/04/2009 15:12


Entièrement d'accord, plutôt trois fois qu'une!!!
Et je veux me convaincre que tout cela ait été vraiment v r a i!


Ame chopinienne 28/04/2009 21:26

Flora, nous avons les mêmes comportements : moi non plus, je ne peux pas me débarasser de ces petites choses du passé, qui n'ont de valeur que sentimentale, des bouts de papier, des petits objets, des cartes postales envoyées par des amis passés depuis longtemps mais qui pourtant, me rattachent à une certaine année, alors que j'étais plus jeune, alors que mon père vivait encore et que la maison familiale aujourd'hui désertée regorgeait encore de vie et de bonheur simple. Tiens, celle-là, je l'avais complètement oubliée... me dis-je en relisant une carte. Ah, le pouvoir des choses de ramener à la surface les souvenirs enfouis ! Et plus les souvenirs sont chers, plus les choses sont précieuses. Les jeter, ce serait comme se débarrasser avec elles des êtres auxquels elles nous rattachent. Un lien, voilà ce qu'elles représentent. Ces petits riens nous rassurent par leur seule présence.Ils attestent de notre passé. C'est vrai, combien de fois, si rares, les ai-je extirpés de leur tanière ? à quoi bon les garder puisqu'ils sont presque ignorés désormais ? Ils encombrent, il y en a plein le grenier, le bureau et la chambre... Mais si je les jetais, ce serait presque sacrilège vis à vis des mains qui les ont touchés... Ce serait me retrouver toute nue sans plus rien de concret qui me relie à ma naissance et m'accompagne jusqu'au jour ultime. Je garde comme des reliques les jouets de ma chienne disparue ou les vêtements que je portais le plus souvent lorsque je rencontrais Alain. Chacun d'eux me ramène à un concert, à un sourire, à un regard, à une émotion. M'en défaire, ce serait vouloir gommer ces moments qui ne reviendront plus.
Parfois pourtant, dans une grande volonté de libérer l'espace et de m'alléger pour courir vers l'avenir, je parviens à "jeter" une chose ou deux. Et je suis alors partagée entre le sentiment d'être sacrilège et la satisfaction d'avoir libéré un tant soit peu l'espace pour mieux faire circuler l'énergie (je suis très adepte du feng shui...).
Enfin, il est certain que les choses comme les êtres émettent des vibrations et en absorbent également. Tout est vibration. Et chaque instant est une concordance de sons, de couleurs, d'émotion. Rien d'étonnant alors qu'un seul élément nous ramène au tout.
Peut être un petit conseil qu'il serait utile que j'applique à moi-même : essaie de faire la part des choses réellement chères (à ton coeur, s'entend) et de celles dont tu peux tout de même te défaire, et surtout essaie de mettre de l'ordre ! Tout tient tellement moins de place quand le rangement est fait... Bisous

Flora 29/04/2009 15:10


Tu as fait le tour du problème, chère Âme chopinienne! Et tu as raison de parler de l'ordre, mon point névralgique... mais tout est symbole ! Si je me laisse submerger parfois c'est parce que la
tâche me semble épuisante !
Je me dis parfois que la "vibration" tient surtout dans notre tête, dans notre mémoire que ces objets réveillent!