Bribes de mémoire 32. L'histoire de J.

Publié le 17 Avril 2009

   Que faudrait-il faire pour que ces miettes sans prétention de la mémoire deviennent de la littérature (pour répondre à certaines questions qui m'étaient posées) ? Sans même évoquer la question du talent, atteindre, je pense, les limites du dicible, sinon passer au-delà. Mehmet Güleryüz, peintre istanbouliote dont j'ai fréquenté l'atelier durant 3-4 ans, me disait : "Toi, tu n'es pas prête à sauter dans le ravin !" Il avait raison, il a toujours  raison... Se mettre en danger vertigineusement, dans l'ivresse des mots sortis des tripes, cachés ou non derrière le voile clément de la fiction ou explorer le langage pictural en puisant aux mêmes sources, en se heurtant au mur de l'impuissance  -  c'est, bien sûr, frôler la folie ! Sinon, on reste dans les sentiers prudents, pépé, mémé dispensant gentiment leurs souvenirs enjoués, leurs conseils bienveillants et radoteurs ! Evidemment, cela dérange moins ! On peut se laisser bercer dans la douceur des paysages et bouquets lénifiants des mauvais tableaux de dilettante : aucun danger ni pour l'auteur ni pour le spectateur, les puces ne sont pas secouées et l'on respire à l'économie, en attendant la cloche qui sonne la fin de la récréation...
   
   Que puis-je raconter de gentillet après une telle introduction ? L'histoire en pointillé de J. peut-être. Il faut que je retourne aux années du lycée. Elle est l'une des plus brillantes de notre classe qui est de très bon niveau dans l'ensemble. Discrète, taciturne même, elle est excellente dans toutes les matières. Physiquement, l'adolescence la bride étroitement dans des complexes douloureux : son joli corps est affligé d'une pilosité assez abondante, elle doit épiler ses sourcils, son visage et ses jambes. Tacitement, nous la soupçonnons très amoureuse d'un de nos professeurs, sentiment qui empourpre son visage à chaque interrogation. Elle est appelée à un brillant avenir, tout comme sa soeur aînée, plus légère, plus jolie.
   Je la revois vingt-sept ans plus tard, à un repas de classe. Elle est toujours aussi silencieuse, peut-être même davantage. Elle est accompagnée de jumelles ravissantes âgées d'une dizaine d'années et d'un vieux monsieur que je soupçonne être son père. Il s'avère être le mari. De temps en temps, J. sort de la salle, puis revient un peu plus blême. On m'apprend discrètement son alcoolisme profond... Peu de temps après, la nouvelle de sa mort me parvient. Elle a quarante cinq ans.

la suite suivra...  

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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L'atelier d'Annik 29/04/2009 20:52

Merci beaucoup pour votre commentaire sur mon blog. Votre remarque est extrêmement judicieuse, et de lire votre article m'aide beaucoup à comprendre ce qui m'est arrivé hier. Oui, on tourne autour du pot tant qu'on ne prend pas de risque, en littérature comme en peinture… Si on ne prend pas le risque de tout "foutre en l'air", il ne se passe rien.
Merci encore, et bonne continuation d'aventure d'écriture à vous…

Flora 30/04/2009 09:45


Merci de votre visite, Annick. J'ai parcouru votre blog avec beaucoup de plaisir : images et textes en ébullition qui me plaît beaucoup!
Mais qu'est-ce qu'il faut comme courage à reconnaître et à suivre nos envies...!


Le Merlinette 18/04/2009 22:45

pas eu le temps de terminer!!!!ces grandgrandsqui vont tomber dans le ravin sont quelquefois tellement "emmm..."qu'on a envie qu'ils y tombent...personnellement j'aime les"écritures" plus simples ,directes ,précises !Même si un "Proust" semble pour certains avoir du génie :moi ,je m'ennuie en le lisant ...

Flora 19/04/2009 01:53


Merci, ma chère Magicienne, pour ce commentaire qui m'a fait sourire (j'ai imaginé un monceau de génies empilés au fond du ravin...)! Je pense qu'un grand écrivain ou un grand artiste ne rime pas
forcément avec "emmm..." ou bien inversement, tous les emmerdants ne sont pas des génies non plus! Et de toute façon, il y a assez de choix, ne perdons pas notre temps avec les emmerdeurs, chacun
peut trouver des géniaux selon ses affinités, et la vie est courte!  


La Merlinette 18/04/2009 22:37

bien sûr que des "gransgrands"écrivains qui vont

Caméléon des Neiges 18/04/2009 11:57

Bonjour chère Flora,
N'y a-t-il pas parfois du plaisir dans le vertige ressenti sur le bord du ravin?
Et quel est-le danger?
Dans le roman 'Mon Nom est Rouge' il y a une discussion sur la question suivante: "Faut-il parfaitement reproduire ce que les grands maîtres ont fait ou peut-on enfreindre les règles et innover?"
Mon questionnement est: si on doit reproduire les grands maîtres, qui seront les nouveaux grands maîtres et, surtout, comment sont apparus les maîtres reproduits?
Je pense que ravin est toujours plus effrayant avant de l'avoir sauté :o)
La première partie de votre texte ressemble déjà une prise d'élan, à un changement d'attitude et cela excite l'intérêt de votre lecteur.
Amitié,
Patrick

Flora 19/04/2009 01:39



Bonsoir, Patrick, merci pour votre fidélité. Est-ce un plaisir de ressentir le vertige? Peut-être, mais moi, j'évite de me pencher. Trop attirée...
Pour ce concerne votre 2e interrogation : à mon avis, il ne faut pas reproduire les grands maîtres! Sinon, on sera tout au plus de simples suiveurs. Il ne faut pas suivre la mode non plus, il
faut la créer ! Il est vain de faire quelque chose avec l'idée "je serai un grand maître" de toute façon, ce n'est pas moi qui en déciderai. Faut
faire ce que l'on a à faire, le reste ne dépend pas de nous! Tout cela n'exclue pas l'autocritique ou le sentiment de doute, bien au contraire!
Vous dites que le ravin est plus effrayant avant de sauter : de toute façon, y a-t-il un "après"?...
Bien amicalement à vous : flora



CARMEN DESOR 17/04/2009 20:22

Mais C'EST de la littérature ! que veux tu de plus ? De la littérature, du témoignage, passionnant comme toujours. Tu m'as tenue en haleine durant quelques lignes avec ta douloureuse histoire de J. Tu racontes à merveille, mais bon, j'arrête mes compliments que tu accueilles toujours avec condescendance...

Flora 17/04/2009 20:52


Ma chère Ame chopinienne, tu me plonges dans la culpabilité si tu prends pour condescendance la manifestation de doutes sincères que j'éprouve à ce sujet... Je te remercie mille fois pour ta
gentillesse et ton encouragement, ça me va droit au coeur mais hélas, ne me sauve pas de mes doutes profonds dus aux admirations sans bornes que j'éprouve pour des GRANDS! Dans le premier
paragraphe, j'en explique les raisons... 
Bien amicalement: flora