André Lorant: Le perroquet de Budapest

Publié le 23 Mars 2009

   Je viens de terminer la lecture du livre autobiographique de André Lorant, éminent universitaire, spécialiste de Balzac. Le perroquet de Budapest, paru en 2002 aux éditions Vivane Hamy m'a intéressée d'abord en sa qualité de témoignage d'un déraciné sur le travail "d'archéologie scripturaire" accompli à la recherche de son passé (j'ai été très contente de retrouver la métaphore de plongée archéologique que j'avais utilisée dans un de mes chapitres). A part cette tentation, à peu près tout nous sépare. De presque vingt ans mon aîné, il n'a pas vécu la même époque. Mais il n'y a pas que cela : juif converti par précaution, obligé pourtant de porter l'étoile jaune pendant la guerre, caché de la déportation, il subit une autre humiliation par le nouveau régime. Descendant de la grande bourgeoisie de la capitale, non seulement il perd sa fortune et ses privilèges, mais ces derniers se retournent contre lui en stigmates honteux. Il quitte le pays en 1956 pour Paris.
   Il m'a intéressée aussi pour essayer de savoir à quel point on peut adopter une nouvelle langue (ou être adopté par elle) jusqu'à ne plus pouvoir déceler le moindre frémissement subliminal de la langue d'origine. Il est vrai que les nounous françaises de son enfance lui facilitent grandement la tâche et ses études littéraires l'y aident également. Il écrit un beau français parfait et sensible, composé tel un morceau de musique  -  musique qui ne cesse de parcourir et de teinter son texte  -  et je finis par me demander si le hongrois joue véritablement le rôle de la langue maternelle dans son enfance, dans sa vie. Il a le sentiment  -  avec quelques bonnes raisons  -  d'être rejeté deux fois par le pays qu'il rejette à son tour. Quarante ans plus tard, il y revient à la recherche de son passé, pour tenter de renouer le fil rouge cassé. " La réalité de là-bas, je ne l'ai comprise qu'ici, et je ne peux formuler qu'en français la charge affective dont sont investis les événements majeurs de mes années de jeunesse. Je me sens détaché de la langue magyare, alors que j'ai vécu ces événements en hongrois." Ces phrases m'inspirent de terribles réflexions. Je rédige instinctivement mes notes en français : j'ai l'impression que la distance prise avec ma langue maternelle (avec la mère ? disait mon amie Monia) libère ma parole.
   Par ailleurs, un abîme nous sépare. Son délicat et somptueux cocon bourgeois, attaqué par des "hordes sauvages" communistes, composées en partie de gens semblables à mes ancêtres démunis... Lui, même dépouillé de ses privilèges, n'atteint pas, et de loin, le degré de leur misère... Ils ne lui inspirent que dégoût craintif et distant, sinon condescendance paternaliste à l'égard de quelques serviteurs méritants...


la suite suivra...

Rédigé par Flora

Publié dans #Les mots des autres

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La Merlinette 23/03/2009 21:45

idem pour mon expérience personnelle:il ne me reste que des souvenirs ténus de ma langue et
mes origines polonaises:peut-être est-ce cela
l'intégration?

Flora 23/03/2009 22:11


Ca y contribue surement beaucoup! C'est bien plus simple quand on commence enfant...