Sándor Hunyadi (1892-1942) * En tenue de troufion

Publié le 12 Janvier 2009

 
[...] A l'intérieur, une sonnerie impétueuse retentit. Vilma prit le plat de charcuterie et les oignons et les emporta. La cuisine devint déserte. Je savais où était la fille, par quel paysage elle passait. Je connaissais les pièces, la salle-à-manger. Les meubles. La table de la salle-à-manger, le divan, l'horloge et les tableaux au mur. 
   La fille allait et venait entre la cuisine et l'appartement. On sonna pour l'eau, le sel. Le robinet coulait. Enfin, le dîner prit fin à l'intérieur. Vilma sortit, secoua la nappe dans le couloir pour faire tomber les miettes. Je revis Piri encore une fois. Déjà vêtue de son manteau et de son chapeau. Elle sortit le café et le sucre pour le petit déjeuner. Toujours sans saluer, elle s'en alla.
   La porte d'entrée claqua. Et je vis descendre la famille que je connaissais, dans le tournant de l'escalier principal éclairé.
   La fille m'appela :
   - Passez chez moi pendant que je range la cuisine.
   Ce "chez moi" était un réduit minuscule. Un réduit sans fenêtre. Plutôt une arrière-cuisine. Elle respirait par la cuisine. A peine de la place pour un lit en fer et une chaise avec une bassine en tôle pour la toilette. Deux clous plantés dans le mur sur lesquels pendaient les jupes multicolores et les corsages bon marché  de la fille. A la tête du lit, il y avait un coffre en bois vert, comme les cantines que les appelés emportent à l'armée. Sur ce coffre, un petit livre de prières était posé, fermé d'une boucle. Il était rempli d'images pieuses à la bordure dentelée. Des Madones bleu azur, des Christ au teint cireux, avec la goutte de sang écarlate sur le front ceint de la couronne d'épines.
   Je m'assis sur le lit. J'écoutais, je regardais la fille s'affairer dans la cuisine. Dehors, dans la cour, régnait une mauvaise odeur nauséabonde estivale. Cependant, dans le réduit sans fenêtre, je crus percevoir le parfum léger de la terre à la campagne. Celui de la chambre paysanne, avec le sol en terre battue. Il se peut que je ne rêvais pas : c'était les vêtements de la fille qui charriaient avec eux ce parfum lointain.
   Je m'impatientai :
   - Venez donc.
   - J'arrive, dit la fille, je me lave les mains car je tripotais de l'oignon. Elle s'approcha du robinet. Elle se mit à laver soigneusement les mains avec un gros savon de ménage.
   Elle finit par entrer dans le réduit.
   - Relevez-vous. Je vais faire le lit.
   Je me mis debout, je l'enlaçai, l'attirai vers moi... Eh bien, j'eus souvent affaire aux femmes, et avant et après.  Mais jamais je ne ressentis une telle pureté, une telle force grave dans une étreinte. Ma force n'était rien à côté de celle avec laquelle cette fille entourait mon épaule de ses bras musclés. Elle prit ma tête entre ses mains et me dévisagea. Tout doucement, elle chuchota :
   - C'est grâce à vos yeux que vous êtes ici. C'est ce qui m'a attirée quand vous m'aviez abordée...

extrait, fin de la nouvelle "Bakaruhában", publiée dans le recueil Nouvellistes de l'entre-deux-guerres, Holnap Kiadó 1996 

Traduction : R.T. 

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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La Merlinette 14/01/2009 21:12

j'ai apprécié l'ambiance et les descriptions
du lieu et des actions simples mais importantes

Flora 15/01/2009 13:46


C'est dépouillé par excellence, c'est sûr...


José Le Moigne 12/01/2009 16:41

Voilà un texte tout en respiration ( presqu'au sens propre du terme ). J'y suis très sensible.
Amitiés
José

Flora 13/01/2009 09:56


C'était un auteur, maître de la nouvelle : il travaillait, limait ses textes inlassablement, en vrai orfèvre, jusqu'à l'essentiel. L'anecdotique devenait histoire sous sa plume. Dommage que je
n'aie pas pu mettre le texte en entier: le narrateur, journaliste superficiel, rencontre une jeune paysanne dans une foire, sans dire la vérité sur lui.