Bribes de mémoire 22. Des hivers véritables

Publié le 8 Janvier 2009

   Le froid inhabituel mais somme toute normal pour la saison me ramène inéluctablement vers ce passé qui m'invite depuis ces derniers mois à des plongées vertigineuses et parfois suffocantes. J'ai des souvenirs aigus de froid pénétrant, de ciel de plomb qui touche terre, des glaçons démesurés qui pendent des gouttières et de la neige, épaisse couverture qui craque sous les semelles et qui persiste durant de longs mois. Cela signifie qu'il faut manier le balai à neige, fabriqué maison de longues branches souples, débarrasser le trottoir avant le gel, le saupoudrer de cendres ou de sable pour que les gens ne glissent pas et ceci, avant l'aube et même plusieurs fois par jour, au fin fond de l'hiver. On laisse sortir les poules, frileuses, et on brise la glace sur leur récipient à boire. Pour se dégourdir les pattes, le chien quitte un instant sa niche agrémentée d'un vieux manteau. Il doit compter également sur sa fourrure épaissie pour la saison, car il n'est pas question de l'installer dans la maison : d'ailleurs, sa fierté de vrai chien rustique s'en offusquerait. Les chats ont aussi leurs refuges secrets qu'ils ne quittent qu'à l'appel de la gamelle.
   Mon père nous confectionne une luge et même une pente artificielle avec de la neige entassée et façonnée à la pelle : ce n'est pas le Val d'Isère mais nous nous régalons et passons des heures dehors, à moins 15°, oxygénés à l'air qui coupe comme un couteau tranchant. En rentrant, les joues roses, les adultes nous réchauffent pieds et mains endoloris au creux de leurs paumes chaudes.
   Quelques années plus tard, je fais connaissance avec le vrai hiver. Étudiante à Moscou pour un an, je vois la neige tomber au début de novembre pour ne la voir fondre qu'au début de mai ! Plus d'un mètre d'épaisseur glacée de couches successives qui font disparaître les bancs des squares et les parapets de la rivière Moskova. On marche au-dessus ! Les trottoirs - non sablés - sont de véritables patinoires et les piétons tombent comme des mouches. Par bonheur, nous sommes tellement emmitouflés que nous ne nous faisons pas mal. Suivant les coutumes locales, nous emportons nos escarpins dans des sacs en plastique et nous remplaçons nos bottes enneigées dans les vestiaires des théâtres pour nous sentir aussi légères  que les cygnes sur la scène...
   Il me reste, en particulier, cette image insolite : avec nos amis burundais, étudiants encore plus dépaysés par moins de 30°, équipés à la hâte de manteaux d'hiver et de chapkas en fourrure qu'ils portaient maladroitement sur des corps nonchalants habitués à la chaleur des tropiques, nous faisons une bataille de boules de neige dans le square, en noir et blanc...
 

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

Repost 0
Commenter cet article

Caméléon des Neiges 09/01/2009 21:28

J'ai aussi cette impression concernant les hivers de l'enfance mais, à la réflexion, je me demande si ce n'est pas une contraction des quelques hivers qui ont laissé des traces alors que nombres d'autres sont oubliés.

Flora 10/01/2009 01:43


Vous avez peut-être raison et c'est pour cela qu'ils fondent dans un magma glacial... Ils ont le mérite de provoquer l'explosion du printemps dont je parlerai plus tard.


La Merlinette 09/01/2009 02:10

quelle belle évocation des hivers de l'est!
ces personnes étaient fort courageuses dans
les tourmentes hivernales ,et les bêtes aussi!
des temps frigorifiés qui font remonter des souvenirs gelés...

Flora 09/01/2009 09:29


On attendait que ça passe... C'était le temps du repos nécessaire de la nature et des travaux des champs... Et le contraste faisait que le printemps était un vrai réveil qui mettait tout en
mouvement!
Merci pour ta fidélité indéfectible, ma chère Magicienne!


José Le Moigne 09/01/2009 01:26

En gwen ha du, comme le drapeau breton. J'ai les mêmes images dans la tête, moins fortes évidemment, mais à Brest, du temps de mon enfance, des toits de nos barraques sans chauffage central, tombaient aussi des stalactites et le matin, de vrais dentelles de givres ornaient nos fenêtres dépourvues de volets. Pour ma mère c'était l'enfer .... pour nous d'assez bons souvenirs.
Bonne nuit
José

Flora 09/01/2009 09:26


C'est drôle de voir que chacun se souvient d'une enfance où il faisait plus froid, où il y avait un vrai hiver et souvent, de la vraie neige... Changement climatique ou jeu de la mémoire?...