Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 4.

Publié le 6 Décembre 2008

  
Le temps parle pour Elise. Les hommes décèdent petitement, laissent leur femmes poser des fleurs au cimetière... Je fais le dos rond, j'accentue ma ressemblance avec une montgolfière. Un jour, j'ai essayé de me gonfler d'air chaud. Des heures à inhaler une fumigation d'eucalyptus, sans décoller un centimètre.

    J'ai froid aux pieds. Le barbu est revenu. Avec un beau sourire, il tend cinq pièces d'un franc:

"Votre monnaie !"

Je prends. Quand l'adversaire se montre à la hauteur, je sais faire preuve d'esprit sportif. Le combat n'est pas achevé pour autant. Je trouve ce nabot antipathique : des sourcils joints, broussaille en haut du nez, un front court de primate chevelu, tous ces poils... Les barbes sont des masques. Elles manquent de franchise. Moi, je me rase trois fois par jour.
   Le passer par la fenêtre? Le scalper? Lui arracher un oeil ou deux? L'émasculer entre deux pierres? Elise ne le tolérerait pas. Sur son joli contrat, je renverse ma tasse de thé, poisseuse de cinq ou six sucres. Frénétique, il éponge avec une serviette, sépare les pages pour éviter qu'elles ne se collent, presse d'un mouchoir celles qui menacent de se gondoler. Les gestes d'un maniaque.
  
   Comment faire son portrait? En plongée, à la verticale au-dessus de lui. La crinière noire et le nez qui pointe, gris pâle, ridicule, à l'image de son sexe que je pressens insignifiant. Tout en bas, dans le flou, les genoux serrés, le contrat qui sèche, le mouchoir qui tamponne. [...]

illustration : T.R.


Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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La Merlinette 06/12/2008 15:20

la belle férocité de Gilbert,ce serait une chouette scène de cinéma ,genre Gabin et Signoret dant "le Chat"

Flora 06/12/2008 15:28


Je me régale aussi à sa re-relecture et je regrette que ce soit presque fini (il reste une page...) Pour moi, Gilbert excellait dans la finesse de la dérision et de l'autodérison de ses narrateurs,
derrière laquelle il cachait leur grande vulnérabilité. Ils sont peut-être désabusés mais jamais cyniques, car l'idéal humaniste demeure même malmené...