Bribes de mémoire 20. Ma tante (2)

Publié le 5 Décembre 2008

  
  Je regarde, pensive, cette photo prise dans les années soixante-dix, lors de retrouvailles estivales : sur les douze personnes souriant du plaisir d'être une fois de plus réunies, au bout d'un an et malgré la distance et les frontières à l'époque difficilement franchissables, la moitié manque aujourd'hui à l'appel. Nos sourires ne laissent pas pressentir les tragédies et les deuils à venir. Quelle chance d'être privés de cette prescience !...

   Nous sommes dans le jardin de chez ma tante, parmi ses célèbres géraniums. Son côté "mère-poule" est comblé : toute sa maisonnée est là, y compris son frère et la famille de celui-ci. Ma tante a une fille unique car la petite soeur est emportée par une maladie aujourd'hui enrayée : la diphtérie. Dans un premier temps, le gendre, avec ses manières de "rat des villes" fait sourire d'indulgence les "rats des champs" qui l'accueillent : il n'a pas le même accent, il a des "manières"; il roule ses cigarettes et manucure ses ongles, exige des serviettes à table. Peu importe; la fille, institutrice, sort déjà des rangs. Après quelques brèves tentatives d'indépendance, elle regagne le bercail avec son mari : il y a de la place et ma tante ne demande que ça! Elle est dévouée à l'extrême et c'est sa façon de se rendre indispensable. Tel un chef d'orchestre, elle organise la vie de la maison. Son mari, souffreteux depuis la guerre est couvé comme un enfant : elle lui épargne le moindre effort et du coup, il est à la merci du plus innocent courant d'air. Je le vois, coincé près du poêle, avec gilet en peau de mouton et casquette, à l'abri d'un hypothétique refroidissement, n'ayant droit qu'à l'eau préalabrement tiédie et à sa cuillère à soupe réchauffée. Ma tante est la risée de mon père mais elle avale sans broncher toutes les remarques moqueuses venant de son "petit frère".
   Fatalement, son mari tombe gravement malade et il est hospitalisé avec une embolie pulmonaire. Il refuse de prendre les médicaments des mains des infirmières, il attend les visites de "Mère". Il ne ressortira pas de l'hôpital et ma tante reste longtemps inconsolable.
   Sous les apparences d'une vie paisible, un volcan entre en éruption. Le gendre prend sa retraite et se retrouve à la maison à longueur de journées, nez à nez avec sa belle-mère, dévouée jusqu'à l'étouffement. Et justement! Un beau jour, son courage dopé par quelques gorgées d'eau-de-vie maison, il vide son sac des décennies de rancoeurs aigries et tente d'étrangler la vieille femme... Elle est sauvée in extremis mais une profonde fracture s'opère dans la famille et préfigure sa lente décomposition...

la suite suivra...
 

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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La Merlinette 06/12/2008 14:20

c'est vrai qu'il vaut mieux dire qu'étrangler!

Flora 06/12/2008 15:12


Parfois, on arrive même à faire les deux, simultanément!


Caméléon des Neiges 05/12/2008 23:15

Bonsoir Flora,
Des portraits joliment tirés.
Parlez vous seulement des ressentiments retenus? J'y vois aussi le portrait de personnes que l'on rencontre parfois. Elles se veulent utiles, agréables et efficaces pour le bonheur de tous. Elles étouffent leur entourage; elles ont toujours une longueur d'avance sur leurs désirs ou leurs élans, elles vous prennent tout des mains pour le faire à votre place.
Le silence les entoure parce que on ne peut rien leur reprocher, elles ne veulent que votre bien et toute tentative d'autonomie est prise comme un reproche.
Pour ma part, il y a souvent rétention pour éviter le conflit, pour ne pas blesser mais lorsque çà déborde, c'est dans l'émotion et l'effet est souvent pire. J'aime beaucoup l'image de l'homme qui se retire dans sa grotte dans 'Les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars'; vous connaissez?
Bien amicalement,
Patrick

Flora 06/12/2008 15:21


Bonjour, Patrick. Vous avez raison, il s'agit avant tout du portrait d'une personne, de son souci excessif de bien faire et de ses conséquences néfastes : l'infantilisation générale de son
entourage (s'il se laisse faire) et révolte disproportionnée car longtemps refoulée. Mais dans ce souci plutôt louable à petite dose, ne s'agit-il pas d'une prise de pouvoir quasi inconsciente sur
autrui, en se rendant indispensable? 


José Le Moigne 05/12/2008 01:51

Je le sais d'expérience, les paroles non dites sont des poisons violents;les paroles trop vite dire aussi ... Alors?

Flora 05/12/2008 10:20


Alors, il faut choisir le juste milieu : ne pas étouffer les envies de mettre les conflits au clair (avant qu'ils ne s'aggravent) mais choisir les mots calmement et avec diplomatie... Je sais qu'il
y a des tempéraments qui ne peuvent s'exprimer que dans la douleur, l'éruption volcanique. Dans ces cas-là, on a rarement le dessus...
Bonne journée, José!