Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 2.

Publié le 22 Novembre 2008

   Une roue faussée, montre molle, occupe le centre et capte le reflet d'un projecteur. Elle repose entre deux traverses, en avant du rail qui se redresse et monte posément vers la droite, jusqu'au milieu du cadre, emportant une tubulure sectionnée. Plus haut, la tôle

accordéonne, plissures tendues en vertical sur toute la largeur. Moi qui aime tant le noir et blanc, j'ai choisi la couleur. Elle seule permet de distinguer les tons de rouge : le vermillon du métal écaillé, le pourpre coagulé du sang. Je n'avais pas remarqué le doigt qui dépasse sous la roue. Je ne l'ai vu qu'au développement. Perrine n'aurait pas dû prendre le train.

    J'ai gardé ces photos. Elles clandestinent en l'absence d'Elise. En me voyant si nostalgique, elle penserait que je me pervertis, que je retombe dans mes travers anciens. Au tout début, Perrine me servait de modèle. Je photographiais une oreille, un pied, un coude, dix centimètres de cuisse. J'ai toujours adoré les gros plans. Dans le refuge de ma chambre noire, j'agrandis des détails, un nez, un confetti au-dessus de la tempe, un soutien-gorge, un gros orteil, jusqu'à ce qu'étirés dans tous les sens ils en deviennent méconnaissables, abstraits, intemporels. Observateur de ce monde géant, je rapetisse enfin, je deviens mouche, fourmi, puceron, si maigre que je peux manger sans crainte de grossir.

    L'anecdotique ne me concerne pas, le train lancé dans le tunnel alors qu'un bloc se détache de la voûte, provoquant l'avalanche, rocs, terre, tremplin que la motrice percute avant de se ficher très haut dans la paroi, poussée par les wagons qui se referment d'autant mieux sur les corps, les pressent et les écrasent, qu'un second autorail a surgi à revers. Les vautours se bousculent, violent au flash des voitures emboîtées, des secouristes, des casques, des civières, des familles affolées, une blessée que l'on mutile pour l'extraire. Je ne retrouve pas Perrine, je me concentre sur le sol, les rails, les tôles. J'ai trop peur d'en voir plus...

 

illustration: R.T.  

la suite... 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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La Merlinette 25/11/2008 00:26

la sanguine ,en effet ,je la connait!elle repose dans ma chambre!
goût du détail corporel de Gilbert...ce photographe a les yeux glacés.

Flora 25/11/2008 01:32



Et ce dessin est très bien là où il est!


"Le photographe" - c'est un des textes que je préfère du point de vue du style mais j'assume mon choix arbitraire!