Bribes de mémoire 18. Mon grand-père maternel

Publié le 20 Novembre 2008

   La haute silhouette de mon grand-père maternel fait partie de ce décor extraordinaire. La casquette quitte rarement sa tête (curieusement, cette région n'a pas les mêmes habitudes vestimentaires - nous ne sommes pas encore à l'époque de l'uniformisation créée par la télé et le commerce mondial - et je ne peux pas l'imaginer avec le petit chapeau de mon autre grand-père ; l'inverse serait tout aussi inconcevable) même en plein été, sans doute pour protéger sa calvitie du soleil et des gouttelettes de chaux et de crépi. Il est maître maçon et fier de l'être. Dans ce petit village de gens de la terre, il et artisan et ce fait lui procure un certain statut. Il est vrai que cela ne l'enrichit pas ; il travaille dur car en plus de la maçonnerie, il cultive son lopin de terre et il loue ses bras aux temps de la moisson pour arrondir les revenus pour une famille de six enfants dont deux meurent en bas âge. Cependant, il habite sa propre maison, montée de ses deux mains.

   Il est issu d'une dynastie de maçons : ses aïeux, depuis des générations, ses frères et un de ses fils, ses neveux et petits-fils, tous exercent le noble métier des bâtisseurs comme si ça allait de soi. A cette époque, à la campagne, le maçon doit mener la construction depuis les plans jusqu'aux finitions : il fait aussi charpentier, couvreur, carreleur, menuisier et peintre en bâtiment. Mon grand-père est très demandé dans les campagnes alentour : il est apprécié non seulement pour son perfectionnisme mais aussi pour son bon goût naturel dans le choix des couleurs du crépi. Il se déplace à bicyclette pour aller travailler à des dizaines de kilomètres plus loin. Plus tard, un vélo Solex facilite la tâche, pour finir - suprême luxe - sur une mobylette...

   Mais il a d'autres cordes à son arc! La tonnelle de son jardin cache un petit atelier, toujours fermé à clé des regards curieux. Je le considère comme un privilège honorifique lorsque je reçois l'autorisation d'y pénétrer. Un petit divan dans un coin l'accueille pour de rares siestes de jours de fête. Sinon, des outils mystérieux partout ! Car mon grand-père est aussi cordonnier et horloger amateur, bien équipé ! Sans parler de ses ustensiles de barbier ! Il apprend ces métiers tout seul, en observant les mécanismes, et il les exerce parallèlement, quand les mauvaises saisons stoppent les travaux de maçonnerie.

   Son métier à travailler debout toute la journée lui lègue la droiture de sa silhouette élancée - et l'asthme tenace (et non soigné) qui l'empêche de respirer des nuits durant. J'entends encore le sifflement rauque de son souffle et revois son geste pour allumer le petit poste de radio fixé au mur près de son lit, sur les 4 - 5 heures du matin. A cette heure-ci, les émissions en hongrois de La Voix de l'Amérique et del'Europe Libre  ne sont pas encore trop brouillées. Il est étonnant, mon grand-père. Avant la guerre, on le traite de communiste subversif ; pendant le régime totalitaire il devient dangereux réactionnaire. Je comprends avec ma tête d'adulte qu'il était seulement un homme libre...

 

la suite suivra... 

 

 

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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flora 21/11/2008 15:18

Mes deux grands-pères avaient des places bien distinctes dans ma mémoire. J'aime profondément les deux mais chacun a sa place avec une couleur particulière de l'affection.

La Merlinette 21/11/2008 14:47

je sens que tu l'admire encore profondémment
ce grand père courageux et libre!

José Le Moigne 21/11/2008 01:41

Très beau portrait, Rosza. Justement, je suis allé à Pont-Croix aujourd'hui, ville où est né mon père pour rencontrer un cousin qui s'était manifesté après une séance de signatures à Audierne ( c'est à côté). Rencontre très pittoresque que je te raconterai un jour. Je suis moi-même le descendant d'une dynastie de couvreurs.
Amitiés nocturnes
José

Flora 21/11/2008 15:09



Mes deux-grands-pères avaient es yeux bleus et aucun de nous n'en a hérité...


C'est curieux que ce travail d'archéologie de la mémoire : est-ce une illusion de renouer des fils cassés par le temps?...