Zsigmond Móricz (1879-1942) : "Judit et Eszter"

Publié le 18 Novembre 2008

La famille du narrateur, de la noblesse ruinée, vit dans une grande pauvreté où le petit garçon rêve en vain d'un bol de lait que la cousine  -  paysans aisés  -  lui refuse. Le garçonnet la surprend avec le garçon de ferme.

[...] Je posai la monnaie sur le coin de la table en chuchotant :
   - Elle ne peut pas en donner. Elle n'en a pas.
   Ma mère se redressa, durcie, et je m'attendais à des cris et des insultes.
   Cependant, elle ne dit rien. Pas un mot. Elle toucha son front et dit:
   -  Bien.
   Ce fut une triste soirée lourde. Aucun de nous ne dit mot. Et moi, je regardais la flamme vacillante de la bougie, et je pensai que décidément, la grande lampe usait beaucoup trop de pétrole s'il n'y en avait plus une goutte dans la bouteille. Et je pensai aussi que deux jours et ce sera Noël et que j'aimerais que mon père revienne pour Noël. Même si c'est mieux pour lui qu'il ne revienne pas, tellement il a horreur de voir cette grande pauvreté, et quand il s'en va, c'est pour être avec des riches, car on ne peut faire des affaires qu'avec des riches. Mais il paraît que ça ne marche pas non plus, car il s'absente longtemps et revient quand même à pied, sans un sou...
   Je me couchai vite, mais il ne me venait que des pensées de grandes personnes, de ce genre. 
   La nuit, dans le noir, quelqu'un cogna à la fenêtre.
   -  Judit! Judit! 
   -  Eszter! cria ma mère, - c'est toi?
   -  C'est moi. Pour le seigneur miséricordieux, laisse-moi entrer.
   Ma mère la laissa entrer. Et moi, je tremblais sur le lit comme une feuille. Saisi de frissons.
   On entendit craquer une allumette mais avant qu'elle ne n'éclaire, ma tante Eszter chuchota avec frayeur :
    -  Non, n'allume pas si tu ne veux pas ma perte. Ouvre le lit, je suis morte.
    Ma mère ouvrit le lit de mon père et ma tante s'y coucha toute habillée. Tout d'un coup, elle poussa un petit cri :
    -  Aïe, ne me touche pas! J'ai mal... Il m'a broyée! et elle éclata en sanglots. -  Il m'a battue. Il a failli m'achever.
   J'écarquillai les yeux mais je ne voyais rien. Je dressai les oreilles mais je ne percevais aucun bruit, comme si ma mère n'avait pas été là.
   La femme émit des sanglots étouffés, convulsifs.
   -  Oh, moi, folle à lier... Il m'a prise sur le fait... dit-elle grinçant les dents.  -  Et il m'a battue, je suis restée à terre, dans la cour. Une heure à me geler. Où aller? Il m'a enfermée dehors. Je n'ai que toi pour m'héberger. Si je vais chez chez quelqu'un d'autre, je suis finie. N'importe qui d'autre me donne...
   Et elle gémissait, haletait  et sanglotait.
   -  Je sais que ton mari n'est pas là. Et puis toi, tu es au courant.
   -  Moi? dit ma mère.
   -  Il n'a rien dit?... le gamin?...
   Je faillis tomber du lit.
   Et ma mère parla. De sa voix terriblement calme qui m'effrayait tant et qui, parfois, rendait fou mon père.
   -  Non. Mon fils n'a rien dit.
   Et moi, ce "mon fils", tremblais comme une feuille.
   Ma tante Eszter sombra dans un silence de mort. Elle cessa de parler, de pleurer, d'émettre le moindre bruit.
   Ma mère se coucha et moi qui dormais à ses pieds, je les sentis glacés.
  Le matin au réveil, tout était calme comme à l'accoutumée. Le poêle chauffait, ma mère allait et venait.
  Je m'habillai et pendant que j'attendais le déjeuner, la bonne de ma tante arriva. Elle était bruyante et gaie et non pas coléreuse et agressive comme la veille. Plutôt d'humeur moqueuse.
   -  Ma patronne vous envoie ce pot de lait. Toute la traite d'hier soir. Elle l'a juste écrémé. Elle avait besoin de la crème pour la brioche.
   -  C'est bien, Zsuzsi, dis à ta patronne que je la remercie... Attends.  Apporte-lui cette paire de boucles d'oreille en souvenir.
   Et elle ouvrit le coffre à bandes de fer et lui donna ses plus belles boucles d'oreille.
   Moi, je ne trouvai pas le lait trop cher payé. L'émerveillement de Zsuzsi devant le beau bijou était à l'égal de ma joie à la vue de cette grosse marmite ventrue. J'attendais pouvoir enfin déjeuner du lait.
   Ma mère prit la marmite géante et se mit à déverser son contenu tout doucement dans le seau à cochon. Car nous possédions un pauvre cochon esseulé.
   Je pâlis, pris d'une frayeur mortelle.
   Ma mère me vit. Elle se figea, la coulée du lait devint plus mince.
  Enfin, après un gros soupir, elle s'attendrit et une larme descendit son beau visage douloureux. Elle dit:
    -  Bon, donne-moi ton bol, mon petit.
   

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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Tyria 20/11/2008 19:21

Peut être, que je t'ai trouvée?

Flora 21/11/2008 01:05



Oui, chère Tyria, tu m'as trouvée et je te remercie de ta visite! Par la porte ouverte de mon blog, tu peux visiter beaucoup d'autres blogs en français, cette belle langue pour laquelle nous
partageons l'admiration et l'attachement.


Csak magyarul is pár szót : nagyon örülök, hogy itt jártál és jelezted is! A késöbbiekben kiváncsi lennék, milyennek találtad értö szemmel?



La Merlinette 18/11/2008 23:20

atmosphère de misère ,d'angoisse et de douleur
ambiance très ciné...suis touchée par ces gens
dans la difficulté de vivre.

Flora 19/11/2008 02:07


L'histoire se passe entre les deux guerres (déjà une grosse crise!) et elle met en relief Judit, la baronne tombée dans la misère, à qui il ne reste que sa fierté pour tenir debout.
Merci de ta visite, heureusement que je t'ai...