Oeuvre de Gilbert * "Un col"

Publié le 20 Octobre 2008

   [...] Hubert avait sept ans de moins que le champion français. (*) Sur le chemin du lycée, il ne crevait jamais. A l'allure molle où il roulait, les pneus de la vieille bécane héritée de son père tenaient encore le coup. Ses performances scolaires étaient aussi modestes que son coup de pédale, trois de moyenne en mathématiques, quatre et demie en français, sept en histoire, deux en sport, de quoi réjouir sa cadette Caroline qui, malgré son prénom, héritage monégasque, collectionnait les notes brillantes. De quoi vous dégoûter des surdoués de tout poil.

   Au départ du Tour de France, Hubert s'était choisi un favori à sa mesure : Gastone Nencini. Ne venait-il pas de terminer deuxième du Giro, battu par Jacques Anquetil, autre insolent notoire? Caroline s'était moquée de ce choix. Pour afficher sa certitude d'orgueilleuse rituelle, elle avait parié un paquet de bonbons sur la victoire de l'homme qui lui ressemblait tant : Roger Rivière.
   Un hélicoptère est appelé pour évacuer le champion blessé qui gît vingt mètres en contrebas de la route. Le ravin est si escarpé que l'engin ne peut accéder au lieu du drame. Il va se poser dans le champ d'un vieux paysan furieux de voir ses cultures écrasées. C'est en civière que le champion du monde de poursuite est conduit vers le véhicule volant qui le transportera à l'hôpital.

   Hubert a maintenant cinquante ans. Sa soeur n'en a que dix-sept, stoppée net dans sa vie, le jour de sa mention très bien au baccalauréat, par un camion ivre monté sur le trottoir, à quelques mètres de la maison. Invalide à 80%, Roger Rivière a renoncé à sa carrière. Ses tentatives pour se recycler dans le commerce, un café-restaurant à Saint-Etienne, le "Vigorelli", un garage, un camp de vacances n'ont connu que l'échec. Ses douleurs l'ont contraint à prendre des calmants, jusqu'à s'intoxiquer. Il avait quarante ans lorsqu'un cancer l'a achevé.
   Nencini a gagné le Tour de France 1960, signant la défaite de Caroline. Pourtant, Hubert n'a jamais reçu son paquet de bonbons. Sa soeur a prétexté que l'accident du Perjuret avait faussé la course, que le vainqueur moral était un homme blessé au fond de son ravin. Les méchantes langues avancent une autre version. Rivière n'aurait pu suivre l'Italien dans tous les cols. En s'accrochant dans les montées, il s'épuisait et devait prendre des risques pour accrocher la roue de Nencini, grand dévaleur de pentes. On parle aussi de dopage. Hubert voudrait approuver. Il ne peut pas. Bien que se trouvant, au moment de la chute, à des centaines de kilomètres des Pyrénées, c'est lui qui a fait tomber Roger Rivière, tout comme il a poussé Caroline sous les roues du camion. Sa jalousie de raté...

*Roger Rivière 

fin de la nouvelle "Un col ", publiée dans le recueil "Ennemis très chers ",  éditions Manuscrit, 2001

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

Repost 0
Commenter cet article

La Merlinette 20/10/2008 22:53

je ne savais pas que c'était une histoire
presque vraie ...
ça me laisse perplexe

Flora 21/10/2008 00:43


Il arrive souvent que la réalité serve de déclancheur à l'imaginaire. Pour Gilbert, décrire simplement ce que l'on croit être la réalité n'avait aucun sens.
C'est pour  résumer cela qu'il a inventé la phrase suivante (que j'ai fait graver sur sa pierre tombale) : "Si la réalité existait, il faudrait s'empresser de la faire disparaitre."


José Le Moigne 20/10/2008 19:20

Le jour de la chute de Roger Rivière, je me promenais dans Brest. C'était un dimanche si mes souvenirs sont bons. J'ai lu la nouvelle à la vitrine d'un commerce où on affichait à la peinture blanche comme cela se faisait alors. J'étais un grand fan de Rivière et moi aussi je m'identifiais à lui. Vu ma couleur de peau et mes cheveux à la mode de l'époque, je m'étais surnommé: "Le Marlon Brando noir du cyclisme français". Je m'étais même inventer un groupe sportif "Kimmel Dunlop" et dans mon imagination d'ado moi, aussi, je disputais la grande boucle. J'aurais aimé partager ce souvenir avec Gilbert.
Merci pour ce souvenir.
José

Flora 21/10/2008 00:39


Ce texte part d'un souvenir personnel de Gilbert, d'un pari avec sa soeur sur les mêmes cyclistes, sauf que les rôles sont inversés, évidemment, jusqu'au pari et que le reste est fiction sauf ce
qui arrivent aux champions... ainsi se mêlent fiction et réalité, inspiration et imaginaire...