[...] Pendant un certain temps, rien
n'a changé. A. l'appelait régulièrement, après chaque contrôle : le processus semblait stagner, la tumeur n'augmentait pas, ne diminuait pas non plus, il est vrai. E. vivait au jour le jour comme
ceux dont la maison se situe dans un endroit inondable ou sur le trajet possible d'une avalanche : s'il ne se passe rien pendant des années, des décennies, les habitants finissent par trouver
l'éventualité d'une catastrophe de plus en plus improbable, et l'oublient même plus ou moins.
Puis un jour, son téléphone sonna.
- Tu es chez toi? demanda la voix sourde, lointaine de son mari.
Lorsqu'elle lui ouvrit, elle ne vit pas tout de suite les ravages de la maladie sur le visage et la silhouette de A., elle remarqua juste qu'il était maigre, beaucoup plus maigre qu'aux
temps de leur première rencontre. E. songea un instant qu'il avait eu peut-être cet air-là, adolescent, quand elle ne le connaissait pas encore. Une fois dans la chambre, elle
aperçut le visage ressemblant à un crâne décharné, les gestes lents et hésitants - comme si le corps amaigri avait eu du mal à vaincre la résistance de l'air - et le
regard indécis, craintif et suppliant des yeux bleus, pleins de bonté.
- Métastases osseuses, dit son mari, s'assayant dans un fauteuil avec la prudence d'un plongeur. - Tiens, ça existe encore? et doucement, avec précaution,
il prit sur l'étagère le chat en feuilles de maïs qu'il avait offert à E., il y avait une éternité, à une occasion oubliée. - Pardon, je suis un peu assommé par la
morphine..., ajouta-t-il.
A. devait se présenter à l'hôpital le lendemain, pour un examen ou un traitement que l'on ne pouvait effectuer dans sa ville natale. Il avait son pyjama, ses pantoufles et sa brosse
à dents sur lui, dans son élégante sacoche noire. Il ne pouvait plus tellement manger, répondit-il à la proposition de E. de préparer un dîner, mais il boirait éventuellement une bière.
Lorsque E. s'inquiéta de savoir s'il pouvait boire de l'alcool avec les antalgiques, son mari se contenta d'un geste las, accompagné d'une grimace.
E. alluma la télé, ayant découvert dans le programme qu'une des chaînes présentait la petite ville allemande qu'ils avaient jadis visitée ensemble. Dans le film, ils revirent en
effet quelques lieux familiers : la cathédrale gothique, la place principale, la façade de la pâtisserie où ils avaient pris leur petit déjeuner un jour. A. se rappela que les propriétaires
qui les hébergeaient et qui leur avaient offert des fraises s'appelaient Frau et Herr Holzschue. E. ne s'en souvenait plus, par contre, le nom d'une brasserie lui revint où ils avaient un peu bu
et qu'ils étaient rentrés en chantonnant dans la nuit douce et gothique.
- Et il y avait un parc quelque part, avec des écureuils... Et un large escalier qui descendait vers l'eau, insista-t-elle mais son mari secoua la tête ne se rappelant ni
les escaliers, ni les écureuils.
Puis, ils se mirent au lit car le lendemain, A. devait se lever tôt. Il disparut quelques instants dans la salle de bains, puis réapparut en pyjama et pantoufles comme s'il avait
eu l'habitude de dormir tous les soirs près d'elle sur le lit déplié. Ils lirent un peu, dos à dos, puis ils éteignirent. A. proposa de dormir sur le canapé ou dans un fauteuil car,
amaigri, il ne pouvait rester longtemps dans la même position et craignait de la réveiller en se retournant. E. lui demanda qu'ils essayent quand-même de s'endormir côte-à-côte. A., déjà à moitié
assoupi, marmonna qu'il était très fatigué et, l'instant après, il sombra dans le sommeil, la tête posée sur le bras de E.
Recroquevillé, immobile, il avait la respiration crispée, saccadée. E. ne parvenait pas à s'endormir. Son bras s'engourdit mais elle n'osait pas bouger. Tout son corps, y
compris son bras inerte, fut envahi par une impuissante tendresse à peine supportable, avec une force qu'elle n'avait jamais ressentie, pas même au début de leur histoire. Elle aurait aimé
faire quelque chose, proposer à une puissance invisible le pacte d'offrir à A. la moitié des années qui lui restaient à vivre, attraper le corps décharné sur les bras et se sauver avec
lui en courant, dans un endroit où ils seraient en sécurité tous les deux. [...]
Zsuzsa Rakovszky (1950-) écrivain, poète, lauréate de plusieurs prix littéraires. La nouvelle dont vous lisez l'extrait, a été publiée
dans l'anthologie Az év novellái (Nouvelles de l'année) éd. Magyar
Napló, Budapest 2008
traduction : R.T.
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