Ils s'astreignaient à retenir leurs sentiments comme d'autres pratiquent le coït interrompu. Jamais un mot plus haut que l'autre,
un mouvement de colère ou d'impatience. Le dimanche, à l'église, ils se glissaient à leur place habituelle, saluant les fidèles d'un regard complice, louchant modestement sur un nouveau chapeau,
un ventre trop arrondi. Les paupières se baissaient, les dos courbaient et les genoux pliaient, frôlement d'étoffes sombres, craquement des prie-Dieu, des articulations récalcitrantes. Après la
messe, on dévidait sur le parvis les événements de la semaine où les enfants s'émancipaient tandis que les anciens toussaient, se desséchaient, mouraient, que les saisons se succédaient.
C'était pour Laurence le meilleur moment de la matinée. Trop jeune encore, n'ayant pas atteint l'âge de la communion solennelle, elle ne participait jamais aux conversations. On ne
lui demandait qu'un silence attentif, ponctué, ici ou à, d'un frêle sourire, d'une moue affligée. Quelques monosyllabes, parfois, quand on l'interrogeait sur son travail scolaire. Elle prenait
plaisir à ces instants, épiant le détail incongru, la phrase discordante ou la mimique absurde. Monsieur Thomas l'amusait particulièrement, veuf inconsolablement rougeâtre qui se répandait en
tirades sur les vertus de son épouse, ayant oublié, depuis sa mort, avec quelle constance elle le trompait... Ses sanglots s'avéraient irrésistibles, surtout quand ils se transformaient en fous
rires, signe que le vin, avec lequel il soignait sa mélancolie, constituait un remède efficace.
Mademoiselle Trimont ne se montrait pas moins comique, sous les coiffures vertigineuses où se dissimulaient, vaille que vaille, ses rancunes de vierge prolongée et ses
soixante-treize ans qu'elle prétendait quatre-vingt-quatre, par pure coquetterie. En guerre contre le délabrement des moeurs, elle tenait la chronique des amours coupables, réveillant de ses
vigoureux coups de menton les oiseaux perchés sur son chapeau. Avait-elle surpris, au fond de ses jumelles, un couple d'amoureux trop impatients pour tirer les rideaux que les canaris indignés se
trémoussaient avec vigueur ; des caresses furtives échangées sous un porche lançaient les pauvres bêtes dans une cavalcade à retourner le coeur.
Ses joies les plus profondes, Laurence les devait à Madame Vertier, à son visage aride, à sa moustache mal épilée. Lorsque cette petite femme grisonnante évoquait le drame de son
fils, récemment amputé de la jambe gauche, la fillette noyait la lueur ironique de son regard et inclinait timidement la tête, comme il sied aux enfants bien élevés, sans révéler le surnom dont
elle affublait le malheureux. Chaque rencontre avec Madame Vertier marquait une nouvelle étape d'un tronçonnage systématique. Atteint d'une incurable maladie de la circulation sanguine, le jeune
homme s'évanouissait en lamelles, au fil des mois, sous les bistouris farceurs des chirurgiens. On lui avait coupé un doigt, puis deux, puis trois, puis une main, un demi-bras, un bras entier
avant d'entamer le second, aussi minutieusement. Laurence attendait le jour où "mortadelle" se ferait amputer de la tête. [...]
début de la nouvelle, parue aux éditions Quorum 1998 in Petites tombes en viager
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