Jeudi 11 septembre 2008 4 11 /09 /2008 11:24

  [...] Lorsqu'elle revint, B. se tenait à la fenêtre, de dos à la chambre. Son dos comme dévié et aminci. Il ne se retourna pas. La femme se figea un instant dans la porte.  -  Je lui ai dit de cueillir des fleurs pour son père   -  dit-elle, la voix un peu rauque de l'émotion.  -  Les lilas sont en train de fleurir sur le terrain vague du voisin, qu'il cueille un gros bouquet pour son père.
    -  Tu m'aimes ?  -  demanda B.
   La femme le rejoignit en courant, l'enlaça, se bottit contre lui de tout son corps.  -  Mon unique  -  murmura-t-elle.
    -   Tu arriveras à t'habituer à moi ?  -  demanda B.
    -   Je n'ai jamais aimé personne d'autre  -  dit la femme.   -  Jour et nuit, j'étais avec toi. A ton fils, j'ai parlé de toi tous les jours.
    B. se retourna, enlaça la femme, observa son visage avec attention. Dans la lumière crépusculaire filtrant par la fenêtre, il vit avec soulagement qu'elle avait vieilli elle aussi, bien que plus belle qu'il ne se l'évoquât jour après jour, durant les sept années. Ses yeux étaient fermés, sa bouche entreouverte, son souffle brûlant à travers l'éclat de ses dents atteignit la bouche de B. Sous les cils épais, reposant sur la peau blême, luisait le contour sombre et humide de ses yeux. Elle était l'abandon même. B. embrassa ses yeux, puis la repoussa avec douceur.
    -   Aime notre fils aussi !  -  murmura-t-elle les yeux clos.
    -   Oui  -  dit B.  -  Je m'y habituerai. Je l'aimerai.
    -   Il est ton fils! Il est ton fils!
  La femme lui enlaça le cou.  
    -   Je vais te laver.  -  dit-elle.
    -   Ce sera bien.
  Il se deshabilla. La femme ouvrit le lit, allongea le corps nu de son mari sur le drap. Dans une bassine en zinc, elle apporta de l'eau chaude, du savon et deux serviettes. Elle en plia une, la trempa dans l'eau, la savonna. Elle nettoya le corps de la tête aux pieds. Elle changea l'eau deux fois. Les mains de B. tremblèrent encore quelques fois, mais son visage s'apaisa.
    -   Tu arriveras à t'habituer à moi ?  -  demanda-t-il.
    -   Mon unique   -  dit la femme.
    -   Tu dormiras avec moi cette nuit ?
    -   Oui   -  dit la femme.
    -   Et l'enfant ?
    -   Je mettrai sa couche par terre  -  dit la femme.  -  Il a le sommeil très profond.
    -   Tu resteras avec moi toute la nuit ?
    -   Oui  -  dit la femme.  -  Toutes les nuits, jusqu'à la fin de la vie.

Tibor Déry, un des grands écrivains hongrois du XXème siècle, après avoir participé à la révolution de 1956, a passé 4 ans en prison puis a été réhabilité en 1960, pour devenir, au prix d'un compromis, une des figures illustres de la littérature de la "consolidation".
Cette nouvelle (ici la fin) publiée en 1966, s'inspire de l'ambiance de son retour de prison.
         

Par Flora - Publié dans : traductions
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