Oeuvre de Gilbert * Assistance

Publié le 8 Septembre 2008

   Il s'appelait Manuel et on venait de loin le consulter. Souci d'argent, scènes de ménage, maux incurables, chagrins d'amour, chômage, neurasthénie, rien n'échappait  à sa compétence. Tout au plus refusait-il de s'occuper des animaux, par dignité bien sûr mais surtout de peur de se faire mordre par un berger fiévreux, ou griffer par un siamois rétif. Mieux qu'un remède, il apportait  aux humains l'espérence d'une guérison. On le prenait pour un saint ou un génie, pour un savant ou un démon ; il ne s'arrêtait pas à ces détails, ne refusait aucun des qualificatifs dont on voulait bien l'honorer. Toutes les formes d'adoration ou de respect lui étaient agréables.
   Manuel n'avait jamais pris l'avion, n'était jamais sorti de France. Il ne le devait pas à un destin hostile qui lui aurait rendu rendu inaccessible le coût du moindre déplacement. Il ne le devait pas non plus au chauvinisme étroit de ceux qui considèrent inutile de s'éloigner de leur clocher pour affronter des régions barbares. Tout simplement, l'occasion ne s'était pas présentée. Il habitait loin des frontières et ses parents, qui l'emmenaient camper tous les étés, craignaient de se perdre dans un pays dont ils n'auraient pas maîtriser la langue.
   Lorsqu'il avait acquis la liberté que confère l'âge, le temps lui avait manqué de se consacrer aux voyages, le temps et le désir de se soustraire, ne serait-ce qu'un jour, à ses adorateurs. Ce n'était pas l'argent qui le poussait ainsi à se rendre esclave de sa réputation. Que valait l'argent à côté des regards craintifs autant que respectueux qui défilaient devant lui à longueur de journée? Que valait l'argent à côté de ces ex-voto pieusement suspendus dans son cabinet, fleurs séchées, madones en allumettes, bouteilles peintes de Mickeys, colliers de coquillettes, lettres d'amour ou de foi ? 
   Monique n'avait jamais quitté la France, elle non plus. Mais elle en rêvait depuis toujours, depuis qu'elle décorait sa chambre de photographies découpées dans des magasines : le Sphinx ou la statue de la Liberté, Big Ben ou le Fuji-Yama. Le Kremlin n'avait pas eu droit  de cité sur ses murs, malgré la majesté de ses bulbes dorés. Son père y avait vu une offense personnelle, lui qui, à chaque campagne électorale, faisait le coup de poing contre les terribles rouges assoiffés de sang. Depuis son mariage avec Manuel, Monique avait mis son rêve en veilleuse. Comment entretenir des désirs d'une si grande banalité auprès d'un homme qui cultivait à chaque instant l'extraordinaire? Aussi fut-elle surprise lorsqu'il déclara un matin qu'elle partirait bientôt pour l'Egypte. Il avait rêvé ce voyage dans ses moindres détails et rien ne s'opposait  aux songes de Manuel.

éditions Manya,  1992  in  Les morts se suivent et se ressemblent  

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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flora 09/09/2008 17:25

au fait, il s'agit d'un voyant qui doutera un instant de ses capacités avant que le destin ne lui joue un double tour!

La Merlinette 09/09/2008 14:50

ce personnage autoritaire est bien intrigant