Zoltán Czegö * Comme le mauvais oeil

Publié le 4 Septembre 2008

  Ca te tombe dessus comme la maladie.
  Selon les anciens : comme si l'on t'avait jeté un sort.
  Tu vis, tu vas et viens, tu accomplis ce pourquoi on te donne de quoi t'acheter du pain et de la soupe. Les clochers des églises ne t'apparaissent plus car tu les vois tous les jours.
   De même pour les corbeaux, oui, tu ne cherches ni trouves plus rien dans le regard des corbeaux qui picorent dans les feuilles mortes récentes, tout en scrutant les alentours car il faut toujours craindre quelque chose, ils le savent bien, plutôt que des chiens, il faut se méfier de l'homme.
  Puis, d'un moment à l'autre  -  comme si l'on t'avait jeté un sort. Le mal du pays se faufile dans ton coeur, bouleversant l'ordre forcé, tout est sens dessus-dessous et la tour de l'église quotidienne te rappelle cet autre clocher, lointain.
   Tu suffoques, tu déglutis péniblement, dans l'espoir que ce glissement des sentiments cesse, comme l'avalanche la plus féroce peut se suspendre soudain.
   Tu jettes un regard circulaire pour vérifier si tout est bien en place et tu songes que c'est un peu tôt aujourd'hui; et d'ailleurs, pour quelle raison? Mais tu sais très bien que cela arrive toujours sans crier gare, sans prémisses identifiables, il fait irruption pour ravager tout ce qu'il trouve sur son passage. Surtout, il éteint tes forces.
   Tu ouvres la porte du balcon, et, au lieu du brouillard humide chargé d'odeur d'essence de la grande ville  -  comme c'était le cas hier  -  jaillit l'arôme de l'herbe séchée et des feuilles mortes d'une autre ville, d'un village lointain. Car l'odorat ment, tous les sens mentent, tous perturbés par le mal du pays, cette maladie qui te tombe dessus comme le mauvais sort.
   Du haut de ton étage, tu contemples le square devant l'immeuble et c'est la châtaigneraie de là-bas qui escalade ton regard. Tu détournes les yeux, tu mets de l'eau à bouillir pour le thé, tu la verses sur le sachet frais et parfumé et ce sont les fragrances de la menthe sauvage du bord de la Petite-Küküllö qui jaillissent avec la force des digues rompues, elles se figent en toi et ton âme demeure pétrifiée. Car elle sait bien qu'il n'y a ni échappatoire ni duperie ni délivrance, puisque toute tentative timide contre ce sentiment visiteur vaut autant que le son de cloche contre l'averse de grêle cinglant les champs. [...]
 
Traduction : R.T.

Zoltán Czegö est né en 1938 en Roumanie. De la minorité hongroise, il a fait ses études à Kolozsvár (Cluj en roumain). Depuis 1988, il vit et publie en Hongrie. C'est le début d'une nouvelle publiée dans l'anthologie  "Nouvelles de l'année"   éditions  Magyar Napló, 2008

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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le titi 12/09/2008 09:09

je lis et relis ce texte depuis quelques jours.
j'aime beaucoup et n'arrive à formuler autre commentaire que celui-ci : j'aime beaucoup.
merci.

Flora 12/09/2008 12:23


Venant de toi, ça me fait particulièrement plaisir car j'aime beaucoup ce que tu crées.


La Merlinette 05/09/2008 21:35

je ne sais pas le texte original mais la
traduction :comme on dit,super!

Flora 06/09/2008 01:22


Merci d'être passée, ma chère Magicienne; j'ai essayé d'être fidèle à l'original mais je dois dire que j'ai pris une bouffée de plaisir pur en le traduisant. Pour une fois, pas trop mécontente du
résultat...