Oeuvre de Gilbert * "Un teint de porcelaine"

Publié le 2 Septembre 2008

   Annick était fragile, bien trop fragile, je l'ai toujours dit. On ne cesse de me le reprocher, comme si le fait de l'avoir épousée me rendait responsable de tout! Les gens sont injustes... Ils ont l'art de transformer la victime en coupable et parce qu'elle a eu de la chance de mourir jeune, on lui découvre toutes les qualités. Pourtant, si quelqu'un a lieu de se plaindre, c'est moi. Veuf à quarante-neuf ans !  Ce n'est plus si facile de se recaser...
   Sa fragilité ne date pas d'hier, loin de là. Avec un peu d'attention, tout le monde l'aurait remarqué. L'hiver venu, elle succombait au premier virus. Rien n'y faisait, ni les cures préventives, ni les vaccinations, ni les piqûres, suppositoires, sirops et comprimés. De rechutes en convalescences, elle passait des semaines entières au lit, au milieu d'une impressionnante pharmacie, des semaines pendant lesquelles je me contentais de conserves et de surgelés, à en attraper des boutons, sans compter que je ne m'étais pas marié pour vivre dans l'abstinence...
   Les médicaments n'étaient jamais assez efficaces ou provoquaient des effets secondaires ahurissants. Elle rougissait par plaques, bleuissait, verdissait, enflait du visage ou des membres, parfois du nez seulement, de la bouche, des yeux. Je me réveillais auprès d'un monstre qui suffoquait, à me demander si on ne m'avait pas transporté, pendant la nuit, sur le tournage d'un film d'horreur. Un cardiaque ne s'en serait pas remis... Heureusement, Corinne se montrait assez compréhensive pour m'accueillir dans ces cas-là.
   Un vrai calvaire, toutes ces années... On l'a oublié. On ne veut pas le savoir. C'est tellement facile de s'en prendre à moi maintenant, de m'accuser de tous les maux. J'aurais dû me méfier... Avant le mariage déjà, elle montrait des signes de faiblesse. La première sortie dans ma vieille décapotable... L'angine attrapée à cause du courant d'air et dont elle m'avait fait immédiatement cadeau, à coup de baisers. Si je ne l'avais pas embrassée, qui est-ce que l'on aurait montré du doigt? Une angine! En plein été! Ne me dites pas que c'est normal....
   Et si elle s'était contentée de tomber malade... quel cirque, le jour où elle a découvert que je la trompais avec Corinne! Incroyable... Crise de nerf, reproches, sanglots, tout y est passé. On s'était pourtant mis d'accord, avant le mariage. Mes paroles avaient été limpides : "On se dit tout et chacun garde sa liberté".
   Comment se montrer plus conciliant? Eh bien, non! Les grandes eaux, à en noyer l'appartement. Et ce n'est pas tout. Comme elle s'était évanouie, je lui ai donné des petites gifles pour la ranimer. C'est la mailleure méthode, tout le monde le sait. Qu'est-ce que je n'avais pas fait! Madame est allée exhiber son oeil au beurre noir dans le voisinage, se faire prêter des escalopes ou des compresses. Cet oeil aussi, on me le reproche maintenant. [...]

éditions Manuscrit  2001  in   "Ennemis très chers"

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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Marion LUBREAC 04/09/2008 09:56

Cette nouvelle de Gilbert est extra! Fidèle à son humour noir, qui m'a toujours tellement plu. Tu as bien fait de le choisir!

Flora 04/09/2008 11:11


Je n'ai que l'embarras de choix et tant que je respire je continuerai à le faire vivre à travers ses textes : il redoutait plus que tout l'oubli...


flora 03/09/2008 02:30

C'est le début de la nouvelle. Humour noir, un exercice de prédilection pour Gilbert, mais qui glisse petit à petit vers le tragique, au fond...
Merci pour ta visite.

La Merlinette 02/09/2008 21:53

c'est presque un texte de café théâtre
rigolo et caustique