Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord

Publié le 14 Août 2008

 
... Si on lui expliquait que le charbon a tué son mari, Raymonde protesterait. La mine ne tue pas. La mine ensevelit, parfois, elle asphyxie, écrase. C'est un tribut versé à la terre que l'on viole, un juste échange qui donne aux survivants la dignité de ceux qui ont risqué leur vie. A son époque glorieuse, quand elle oeuvrait dans l'industrie textile, Raymonde a vu des ouvrières perdre une phalange ou deux. Jamais elle ne s'est plainte. Affronter les machines de métal et les automatismes donne le droit de redresser la tête. La mine ne tue pas. Ce qui tue, c'est l'oisiveté, l'humiliation de ne plus servir à rien, d'attendre l'indemnité sans se mettre en danger, en n'étant plus personne. A chaque fosse qui fermait dans la région, Jean pleurait.
   Raymonde s'est couchée. Elle a éteint la lampe, allumant aussitôt les prunelles de Coron. Les chats n'ont pas la même vision que les humains. Raymonde non plus, qui voit le monde en noir et blanc, bloquée en 1948, l'année de son mariage. Son téléviseur ignore la couleur. Ses robes, ses bas sont anthracite. Le veuvage lui permet de remonter le temps. Elle régresse vers des époques lointaines où elle n'était pas née, l'époque des films muets, des images qui sautillent. Le rythme de Charlot, sa hanche rebelle ne le permettrait pas. Elle se contente du mutisme, refuse d'adresser la parole à son fils. Qu'il se marie d'abord!  [...]
   Pour sa retraite, Jean s'était organisé une vie simple. L'automne, l'hiver, arpenter les champs avec Alain, Lucien, Armand et quatre chiens, sur les traces des faisans, des lapins de garenne. La chasse fermée, s'installer au "Galibot", le café du village, jouer à la belote, vider des verres, toujours avec les trois copains mais sans les chiens. La bière est bienvenue dans les mois chauds. Elle irrigue l'ancien mineur, interdit à la houille de trop sécher à l'intérieur du corps.
   Malheureusement, les médecins guettaient, et leurs conseils stupides. A cinquante-cinq ans, renonçant à poursuivre  le gibier, à fréquenter le "Galibot", Jean s'est métamorphosé en malade aigre, trop désabusé pour lever le coude, entraîné dans un cercle vicieux : mal arrosé, le charbon des poumons s'est mis à protester davantage, à se coller en plaques, à défier les traitements, à restreindre les mouvements. Douze années d'agonie... 

Gilbert Millet : Pavés du Nord,  roman, éditions Quorum, 1997  (extrait)

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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flora 21/08/2008 10:09

Non, je ne l'ai pas lu. Mais j'ai lu "Une ritournelle" de José Le Moigne, un roman, dont un chapitre important se passe au fond, ce jour-là.
Merci pour votre visite!

cbx41 21/08/2008 08:03

Hello flora, A.B. Daniel a écrit 'Les Roses Noires', qui racontent le drame de Courrières en 1906. Le connaissez-vous ? Je l'ai lu comme un bon reportage. @+

flora 15/08/2008 22:39

Merci de votre visite. Ce roman est fait aussi d'humour et de dérision - et de tendresse envers les petites gens qu'il connaissait bien depuis son enfance...

La Merlinette 15/08/2008 22:05

suis passée rendre visite à Gilbert:toujours
aussi évident d'écriture et fasciné par les
descentes lentes et cruelles des maladies
de fin de vie

José 15/08/2008 15:21

Quel belle évocation. C'est le Nord que j'aime fait de dignité non de misérabilisme. Le Nord où l'on croise des regards qui nous forcent aux respect. Ce texte, comme tout ce qui est bien dit, ouvre à la poésie.