Bribes de mémoire 6. Bonheur et deuil: soidarité

Publié le 12 Août 2008

 
Cette solidarité s'étend à tous les domaines de la vie : les pauvres se serrent le coude et cela finit par engendrer de la vraie générosité. Les voisins peuvent passer sans s'annoncer  -  le téléphone est à des années de lumière. (Je me souviens de ma stupeur en arrivant en France devant les mille précautions que ma belle-famille devait prendre avant de rendre visite au vieux couple de cousins qui habitait la maison voisine...) L'intérieur doit être astiqué, rangé en permanence, en vue d'une visite impromptue, au risque de se retrouver sur le bout de la langue aiguisée des commères. Ceci dit, des codes tacites existent : on ne débarque pas à tort et à travers, sauf en cas de force majeure.
   La naissance, la maladie, la fête et le deuil se partagent. Un bon plat, un gâteau  -  plutôt rares aux années d'après-guerre  -  et les assiettes circulent dans le voisinage pour faire goûter et pour recevoir en retour. Les voisines se rendent en procession chez une accouchée, chargées de la soupière enveloppée dans une serviette blanche amidonnée, nouée aux quatre coins transversalement, de manière à obtenir une anse. Elle contient de la soupe de pigeon, véritable potion magique, réputée pour redonner  rapidement les forces aux affaiblis.
   La mort vous prend à la maison et rarement dans les hôpitaux aseptisés, provoquant silence et pleurs compatissants et veillé autour du corps, avec des "pleureuses" quasi professionnelles, dignes des tragédies antiques. J'ai le souvenir du défilé pour moi mystérieux des vieilles, toutes habillées en noir, avec ce foulard qui ne quitte jamais la tête de mes grands-mères, pas même la nuit et qui change selon les saisons et les circonstances : pour le jour ou la nuit, l'été ou l'hiver, quotidien ou jour de fête. Les voir tête nue au moment de se peigner leurs tresses longtemps demeurées noires était pour moi des moments rares d'intimité dérobée.
   Nous, les enfants, sommes maintenus à l'écart de la mort et de l'enterrement. C'est ainsi que longtemps, cet événement revêtait pour moi un effroi profond. Je n'ai pas vu mes grands-parents décédés  -  j'étais absente, géographiquement trop éloignée  -  et pour mon père et mon frère, je me suis dérobée devant leur cercueil ouvert pour ne garder que leur image de vivant. Est-ce toute la vérité ou sa moitié qui masque ma lâcheté pour faire enfin face à l'effroi de l'enfant que j'étais restée devant la mort?...

la suite suivra...

Rédigé par Flora

Publié dans #mémoires

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flora 15/08/2008 22:43

Merci, ma grande Magicienne!

La Merlinette 15/08/2008 21:49

je suis passée sur la route de tes souvenirs
des moeurs anciennes :ces femmes aux cheveux cachés m'ont émues

flora 13/08/2008 09:35

Je pense que ça fait appel au monde des émotions profondes que notre conscience d'adulte, notre parcours "culturel" enfouit plus ou moins profondément mais qui sont prêtes à surgir... (je touche à ce sujet sur ma page sur les émotions au début de ce blog)
Merci pour ta visite, je passe par "chez toi" tous les jours mais point de nouveau... Les photos sont très belles, elles sont de Christine, je suppose?

José 13/08/2008 02:18

Très justes tes notations sur la mort et l'enfance. J'ai éprouvé, j'epprouve, les mêmes réticences quand bien même je suis issue de deux cultures où le monde des morts et celui des vivants ne sont jamais clairement séparés. Aussi imprégné que l'on soit, il arrive que l'intime prenne le pas sur la culture. ce n'est pas ton avis?
José