Imre Kertész * Discours de Stockholm 7.

Publié le 10 Août 2008

 
"J'avançais ainsi, pas à pas, sur le chemin linéaire des connaissances, c'était, si l'on veut, ma méthode heuristique. Je me suis rendu compte assez vite que je n'étais pas le moins du monde intéressé ni par le pour qui, ni par le pourquoi de mon écriture. Une seule question m'intéressait : qu'ai-je encore à faire de la littérature, purement et simplement. Car c'était clair que j'étais séparé de la littérature et de tous ses idéaux, de tout esprit en liaison avec sa notion par une ligne de démarcation infranchissable et que cette ligne de démarcation  -  comme beaucoup d'autres choses  -  portait le nom d'Auschwitz. Si nous écrivons d'Auschwitz, il faut que nous sachions que  -  du moins dans un certain sens  -  Auschwitz a suspendu la littérature. On ne peut écrire que des romans noirs au sujet d'Auschwitz, sauf votre respect, que des romans-feuilletons qui débutent à Auschwitz et qui durent jusqu'à nos jours. Ce que je veux dire par là, c'est que depuis Auschwitz rien ne s'est passé qui aurait retiré, qui aurait démenti Auschwitz. Dans mes écrits, l'Holocaust n'a jamais pu paraître au passé.
   On a l'habitude de déclarer à mon sujet  -  avec l'intention tantôt de louange, tantôt de reproche  -  que je suis l'écrivain d'un seul thème : celui de l'Holocaust. Aucune objection ; avec quelques réserves, pourquoi ne pas accepter cette place qui m'est désignée sur les étagères ainsi répertoriées des bibliothèques? En effet, quel est l'écrivain qui n'est pas celui de l'Holocaust, aujourd'hui?  J'entends par là qu'on n'est pas obligé de choisir directement le thème de l'Holocaust, pour repérer le ton fracturé qui domine l'art moderne européen depuis des décennies. Je vais plus loin : je ne connais pas d'art authentique de qualité qui ne laisserait pas percer cette fracture, comme si l'homme, émergé d'une nuit de cauchemar, regardait autour de lui, égaré et abattu.
   Je n'ai jamais essayé de considérer la question de l'Holocaust comme un conflit insoluble entre Allemands et Juifs ; je n'ai jamais cru que c'était un nouveau chapitre de l'histoire des souffrances juives qui suivrait logiquement les épreuves précédentes ; je ne l'ai jamais vu comme un singulier déraillement de l'histoire, un pogrom plus massif que les précédents, une condition préalable à la création de l'état juif. Dans l'Holocaust, j'ai reconnu la condition humaine, l'aboutissement de la grande aventure où l'homme européen a débouché après deux millénaires de culture éthique et morale."
 

traduction : Rózsa Tatár
la suite suivra ...
 

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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flora 12/08/2008 00:38

Quel texte vertigineux de lucidité et d'intelligence! Il arrive à trouver à chaque fois la nuance inédite qui rend son analyse unique...

La Merlinette 11/08/2008 21:59

elle a perçu le "moteur" des nations qui met
en mouvement la révolte ,et la conscience du
mal!...et de son inverse...