Oeuvres de Gilbert * "Poussière"

Publié le 8 Août 2008

   "... Un mercredi des Cendres, tout bascula. Le halètement à ses côtés la réveilla avant l'aube. Sur l'oreiller voisin, une face bouffie cherchait avidement son souffle. A l'hôpital, le verdict fut celui qu'elle redoutait : allergie à la poussière.
   Nuit et jour, elle le veilla, ne s'accordant du repos que lorsque pilules et piqûres réussissaient à le soulager, à humaniser un instant ses traits distendus. On l'avait placé dans un bulle stérile où le mal aurait dû capituler. Il ne faisait que décroître, pour renaître de plus belle. La première, elle en décela la cause, en caressant  une de ses mains, avec un gant de caoutchouc. Sous ses doigts verts, presque insensiblement, des parcelles de peau se détachaient.
   "Tu es poussière et tu retourneras poussière."  Les mots lui revinrent immédiatement en mémoire. Elle s'enfuit se cloîtrer, seule, maniant désespérément les aspirateurs, se relevant chaque nuit pour parfaire un travail qui ne lui semblait jamais assez efficace. L'appartement vide reluisait ; de sa mémoire ne s'effaçait pas le souvenir du corps en train de s'émietter.
   Observé, étudié, sondé par des cohortes de spécialistes, d'étudiants en médecine, de journalistes, sans oublier les curieux que des infirmières complaisantes parvenaient à glisser à son chevet, il survécut un an. L'oedème s'était résorbé. Il n'avait pas repris pour autant son aspect normal, se dissolvant lentement dans l'air comme un sucre dans le café. Sa chair se désagrégeait, se craquelait. Dans la bulle où les tuyaux se multipliaient en vain, on ramassait, chaque soir, une large poignée de poussière.
    Elle refusa d'assister à l'enterrement, ne vit pas descendre au fond de la tombe la petite boîte remplie de poudre. Celui qui avait partagé quarante années de sa vie ne se trouvait pas là. Contre toute logique, elle l'espérait maintenant à ses côtés, reconstitué, ressuscité, préparait avec frénésie une chambre où le protéger.
   La veille de ses cent ans, un aspirateur cessa de fonctionner. Le second rendit l'âme le lendemain. Ce qui serait passé, quelques mois plus tôt, pour un épouvantable drame la laissa pratiquement indifférente. Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, y resta plusieurs heures immobile, avant de changer de siège pour s'abandonner à nouveau. Le sommeil la fuyait, remplacé par une étrange sensation : comme usée par un siècle de vie, l'angoisse s'était décomposée. Non seulement la mort ne lui paraissait plus si repoussante mais elle se surprenait à la souhaiter.
   Quand elle se leva, au bout d'une semaine, ce fut pour se diriger vers la fenêtre. Double-rideau écarté, s'ouvrit le rempart qui clôturait son existence. La poussière voltigea dans la pièce, apportée par le vent, et elle l'accueillit avec soulagement, le reconnaissant dans ces particules qui dansaient gaiement au soleil. Après une si longue absence, il était revenu la délivrer, l'entraîner dans son vol léger.
   Elle s'était crue mortelle, par manque d'imagination. Qu'elle avait été naïve d'attendre si longtemps..."

extrait, fin    Gilbert MILLET : "Poussière" in Les morts se suivent et se ressemblent   éditions Manya 1992
Texte emblématique pour moi, car la première publication de Gilbert dans l'Union de Reims en 1990.

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

Repost 0
Commenter cet article