Gilbert * Oeuvres * "Le Mépriseur"

Publié le 4 Août 2008

  
"... Le livre sorti, libéré du carton où l'enserrait l'oubli, il souffle délicatement, pour chasser les minuscules grains de poussière qui auraient pu s'infiltrer au bord des pages, et c'est redonner vie à l'ouvrage, le réveiller d'un trop profond sommeil. Ensuite, il le place pieusement dans sa main gauche, aussi ouverte que possible, aussi ouverte que le permettent les doigts enkylosés, durcis, et, de la main droite, dont il contrôle tant bien que mal le tremblement, saisit entre le pouce et l'index le signet rouge qui coule au long de la feuille.
    C'est l'instant du recueillement. Un monde insipide et familier s'évapore devant un autre, plus fantasque, plus savoureux. Par caprice, indolence ou nécessité, il décide d'emprisonner les mots au vol,  de les composer miraculeusement devant ses yeux, de lettre en lettre. Une phrase à la fois, pas plus. Une phrase et se laisser emporter par les sons, les répéter à haute voix, les reprendre inlassablement, en modulant du chuchotement au cri, les faire siens puis se taire tandis que leur écho subsiste, sceller les paupières et succomber au charme avant de réagir, d'agripper les syllabes, les idées, d'épanouir en soi les sentiments.
    Afin de ne pas souffrir, de s'évader du corps noué, rebelle à la méditation, il s'est enfoncé, calé d'oreillers de toutes parts, dans le vieux fauteuil de cuir brun, juste sous la fenêtre. La phrase lue, il refermera le livre, pour malaxer les mots, argile tantôt douce et tantôt si rugueuse, pour les façonner, s'y incruster, les confier à sa fantaisie qui les métamorphosera, trahira ou vénérera, avant de butiner à l'infini, à la limite de sa concentration.
    Tout de suite, brutalement, comme si le destin se voulait, ce jour-là, facétieux, les lettres se détachent de la page, émergent du flou environnant :
    "On mourra seul; il faut donc faire comme si on était seul." 

extrait du roman : Le mépriseur , éditions Manya,  1993

Initialement, je n'ai voulu ajouter aucun commentaire à ces extraits des textes de Gilbert. Je ne peux résister cependant à l'envie de vous dire, à quel point, depuis les premières fois où je les ai lues, ces pages que je connais par coeur, me coupent le souffle par leur beauté... Le personnage, vieil homme reclus dans sa maison pour expier sa jeunesse, témoigne de la force des mots transmis par les livres, du pouvoir de rédemption que les grandes oeuvres exercent sur nous, les lecteurs. Et que dire donc de leurs auteurs?.... 

Rédigé par Flora

Publié dans #Gilbert

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flora 06/08/2008 13:01

Merci à tous pour votre sensibilité à cette écriture que je continuerai à faire vivre et revivre sur mon modeste blog : ce n'est que justice et aussi une forme de fidélité, peut-être...

Mu 06/08/2008 12:47

Avec mes excuses pour les fautes d'inattention !!!

Mu 06/08/2008 12:42

Quel bel exemple d'humilité et de grandeur d'âme. Je me demande souvent à côté de combien de génis passent les éditeurs qui ne répondent qu'à des enjeux commerciaux et consensuels. Une connaissance parisienne me disait qu'aujourd'hui on ne pouvait pa passer à côté du génie, à mon sens, cette remarque est un fil de plus qui renforce la toile dans laquelle on emprisonne l'expression "humanistaire".Soljenitsyne dénonce, hier en Russie, au péril de sa vie cette dictature. Dicter les mots de chacun,leurs émotions, leurs pensées, leur façon de vivre, de croire, de boire, de manger... Et pour aujourd'hui en Europe, que peut-on dire de l'expression libre ? Merci Gilbert et tant pis pour ceux qui sont passé à côté de ton écriture, ils se sont fait comme des aveugles du coeur.

flora 05/08/2008 08:51

Merci, José! Quel plaisir de trouver, à son réveil, la trace des pas d'un visiteur (ou d'une visiteuse) ami(e)! C'est pour ce plaisir de partage qu'on s'échine sur nos blogs...
Tu l'as donc reçue, "Hauteurs" N° 24?
Bises à Christine!

José 05/08/2008 02:07

Je viens de me réinscrire à ta news letter. Cela m'évitera j'espère de passer à côté de de telles pages. L'oeuvre de Gilbert mérite d'être défendue et tu t'y emploies merveilleusement. Merci pour ta critique d"'Une ritournelle". Elle sera sur mon blog dès que mon genoux me permettra d'accéder à l'étage. Bise puisque je sais que tu ne dors pas.
José