Imre Kertész * Discours de Stockholm 5.

Publié le 3 Août 2008

   

"Peut-on imaginer plus grande liberté que celle dont jouit un écrivain dans une dictature relativement limitée, pour ainsi dire fatiguée, décadente même? Aux années soixante, la dictaure hongroise a atteint un état de consolidation que l'on pouvait appeler consensus social et que le monde occidental traitait, avec une certaine bienveillance souriante, "communisme de goulache" : il semblait que, dépassant le mécontentement initial, le communisme hongrois est devenu tout d'un coup le communisme préféré de l'Occident. Dans les profondeurs  marécageuses de ce concensus, l'homme abandonnait définitivement la lutte ou bien il découvrait les sentiers sinueux qui menaient à la liberté intérieur.  Les charges de l'écrivain ne sont pas coûteuses, crayon et papier suffisent pour exercer son métier. Le dégoût et la dépression qui me réveillait le matin, m'introduisaient aussitôt dans le monde que je voulais dépeindre. J'ai du prendre conscience que je peignais l'homme ployé sous la logique totalitaire  dans une autre forme de totalitarisme, et cela rendait la langue  que j'utilisais indubitablement suggestive. Mesurant ma situation de l'époque avec une sincérité totale, je ne sais pas si j'aurais été capable d'écrire, à l'Occident, dans une société libre, le même roman que le monde connaît aujourd'hui sous le titre de "
Etre sans destin" et que l'Adémie de la Suède couronne de la plus haute récompense.
    Non, j'aurais visé autre chose. Je ne dis pas que cela aurait été autre que la vérité mais peut-être une autre vérité. Sur le marché libre des livres et des idées, j'aurais peut-être inventé une forme romanesque plus flamboyante : par exemple, j'aurais fractionné le temps romanesque pour raconter seules les scènes les plus efficaces. Seulement, dans les camps de concentration, ce n'est pas 
son temps que mon héros vit, car il ne possède ni son temps, ni sa langue ni sa personnalité. Il ne se souvient pas, il existe. Ainsi, le pauvre se débat dans le piège gris de la linéarité, sans pouvoir se dégager des détails pénibles. Au lieu de vivre une série spectaculaire de grands moments, il doit vivre  le tout
, aussi angoissant et monotone que la vie." 

Traduction : R. T.
la suite suivra...
    

Rédigé par Flora

Publié dans #traductions

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flora 04/08/2008 14:32

Merci, ma Grande, de me trouver un "frère" prix Nobel! C'est vrai que j'aime profondément son écriture, et, si nous avons quelque chose en commun, - en toute modestie de ma part - c'est l'amour de la justesse des mots et la maîtrise des émotions par une certaine distanciation (mais qui était aussi chère à Stendhal et à un certain Gilbert Millet)...

La Merlinette 04/08/2008 14:07

me trompe-je?mais j'ai l'impression que ta manière
d'envisager le monde ressemble à cet auteur hongrois...on dirait une sorte de soeur en écriture!