"Je relate ce moment intense comme je l'ai vécu; comme si sa source, jaillissant comme une vision, se trouvait à l'extérieur et non à l'intérieur de moi. Chaque
artiste connaît des moments semblables. Jadis, on les appelait inspiration inattendue. Cependant, ce que j'ai vécu, je ne classerais pas parmi les sensations de nature artistique. Je
l'appellerais plutôt éveil existentiel. Il ne m'a pas offert mon art dont je devais chercher les outils encore longtemps, mais ma vie que j'avais presque perdue. Il parlait de la solitude, de la
vie plus dure, de ce que j'évoquais au début : sortir du défilé envoûtant, de l'histoire qui vous prive de votre personnalité et de votre destin. Je me suis aperçu avec frayeur
qu'à peine une décennie après mon retour des camps de concentration, un pied encore dans l'effroyable envoûtement de la terreur stalinienne, il ne m'en restait déjà plus qu'une impression trouble
et quelques anecdotes. Comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre, selon l'expression convenue.
Bien évidemment, ces moments visionnaires ont leurs longues prémices que Sigmund Freud remonterait probablement à l'inhibition d'un événement traumatique. Qui sait, il
aurait peut-être raison. Comme je suis moi-même adepte du rationalisme, très éloigné de tout mysticisme ou d'exaltation : si je parle de vision, je dois y entendre une sorte
de réalité tout de même qui aurait emprunté la forme du surnaturel; l'émergence subite, quasi révolutionnaire d'une pensée depuis longtemps en gestation en moi, exprimée
par l'antique cri "Eurêka!". " J'ai trouvé!" Mais quoi au juste?
J'ai dit que le socialisme signifiait pour moi la même chose que la madeleine trempée dans son thé pour Proust, ressuscitant soudain les saveurs du passé. Avant tout pour des
raisons de langue, j'ai décidé de rester en Hongrie après l'écrasement de la révolution de 1956. Cette fois-ci, c'est en adulte et non comme enfant que j'ai pu observer le fonctionnement d'une
dictature. J'ai vu comment on contraint un peuple à renier ses idéaux, j'ai vu les débuts prudents du compromis, j'ai compris que l'espoir était l'instrument du Malin, que l'impératif
catégorique de Kant, l'éthique n'est autre que la servante docile de l'instinct de survie.
la suite suivra...
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