Jeudi 2 octobre 2008
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/2008
19:28
Ma mère vient de repartir après quinze jours passés avec moi en France. Nous ne nous sommes pas vues depuis quatre mois, depuis ma dernière visite en
Hongrie; visites qui constituent toujours et d'année en année davantage, de douloureuses et nostalgiques confrontations avec le passé, avec l'enfant que j'étais, chargée d'attentes pleines de
mystères joyeux de l'avenir... Signe de vieillissement? Ruptures et rappels permanents vers une enfance qui s'enfuit, vers le temps qui s'enfuit.
Elle a eu quatre-vingts ans le jour de son arrivée, baptême de l'air qu'elle avait toujours refusé jusqu'ici. Je mesure, à chacune de nos rencontres, à quel point la place de la mère
peut être monstrueusement grande, abusivement importante (que faisons-nous de ce redoutable privilège?), tissée de fusion et de rejet, nécessité de survie et arrachement culpabilisant. Je n'ai
pas ce noeud douloureux dans la gorge pour évoquer mon père ou les autres membres de ma famille mais je sens que c'est trop tôt, trop peu pacifié en moi pour "m'attaquer" à un sujet aussi
envahissant, sans pouvoir comprendre encore à ce jour et malgré la distance que j'ai maintenue sans doute instinctivement entre nous - question de survie - toute la complexité de nos
histoires, la sienne et la mienne aussi...
Les histoires des relations parents - enfants découlent toujours des histoires personnelles des générations précédentes, des failles et des ratages coupables ou involontaires, des
souffrances endurées et non exorcisées, surmontées et vaincues, des capacités de les conjurer, à condition de pouvoir en prendre conscience. (C'est le sujet du magnifique roman de Nancy Huston :
Lignes de faille.) C'est une des raisons pour laquelle j'ai envie de connaître, autant que possible, l'histoire de mes parents et grands-parents, pour mieux les comprendre, pour mieux
comprendre aussi ma propre trajectoire. Et lorsqu'on devient parent à son tour, se pose la question cruciale : comment aimer bien, avec une juste mesure, sans emprisonner son enfant dans le
filet d'un amour absolu et tellement généreux qu'il ne peut s'en écarter sans mourir d'une culpabilité d'égale dimension?...
la suite suivra...
Par Flora
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Vendredi 12 septembre 2008
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12:24
Les années de paix, mon grand-père fait vivre sa famille tant bien que mal en vendant la force de ses bras. Toute la famille doit y contribuer : ma tante est
bonne chez des gens aisés, mon père, à six ans, garde le troupeau d'oies d'un paysan et mes grands-parents sont saisonniers, au gré de la demande pour les travaux des champs. De
temps à autre, on confie à mon grand-père un troupeau de bovins à conduire jusqu'au fameux marché à bestiaux, à pied, à deux cents kilomètres plus loin, dans la célèbre plaine de Hortobágy,
devenue grande attraction touristique de nos jours. A l'époque, c'est la route de tous les dangers, repère de détrousseurs de grand chemin. La nuit, on fait halte dans des auberges plus ou moins
louches et le matin, on peut se réveiller dépouillé de l'argent du marché, l'argent qui ne vous appartenait même pas ! C'est ce qui arrive à mon grand-père un soir où il a l'impression de tomber
dans un sommeil sans fond...
Chemin faisant, il apprend sa géographie, en récitant par coeur les noms de tous les villages traversés et, trente ans plus tard, nous apprenons à les réciter avec lui, à notre tour,
mon frère et moi.
En hiver, il nous fabrique des jouets rudimentaires et extraordinaires, mon grand-père, à partir de tiges de maïs reliées avec des allumettes : une paire de boeufs tirant une
charrette. Lorsque nous le supplions de nous faire un dessin, ses doigts déformés par le travail dur ont du mal à tenir le crayon pour exécuter l'unique dessin dont il a l'habitude : un cheval
qui commence immanquablement par un grand 2...
Il ne nous gronde jamais, pourtant, nous évitons de désobéir devant sa gentillesse désarmante. Déjà vieux, il est très fier d'être encore capable, démonstration à l'appui, d'exécuter
un poirier impeccable qu'il a, jadis, au sommet de la gloire, produit sur le toit d'une maison, en haut de la cheminée !
Je n'ai jamais vu mon grand-père aller à la messe. Cependant, le soir, la mémoire le restitue se préparant au coucher, à l'immuable rituel du pliage lent et scrupuleux de ses
habits, aux murmures de ses prières perpétuelles qui se terminent en recommandant à la grâce de son dieu les noms de tous ceux qu'il aime...
la suite suivra...
Par Flora
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Samedi 6 septembre 2008
6
06
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/2008
11:21
C'est l'Empire Austro-hongrois en déclin, avec, à sa tête, l'empereur François-Joseph I,
vieux comme le monde, régnant depuis ses 18 ans. Il commence sa carrière d'empereur en écrasant dans le sang la révolution hongroise de 1848 suivie d'une guerre d'indépendance qui laissent
derrière elles un cortège de héros et de martyres dont le souvenir nourrira la braise sous les cendres. Le vieil empereur disparaît en 1916, en plein cataclysme qui emportera deux ans plus tard
son empire disloqué. Son exceptionnelle longévité (les vieux dictateurs des temps modernes réitèrent l'exploit) lui confère une certaine indulgence : à force de ressembler à un meuble immuable,
le peuple finit par le considérer rassurant. J'ai toujours entendu mon grand-père l'appeler par un diminutif familier : Ferenc Jóska (prononcer: Féréntz Ioshka : diminutif de
Joseph).
N'empêche qu'un an après son mariage (1913) et avec ma tante de quelques mois, il pose en tenue militaire sur la photo jaunie. Ma grand-mère sans foulard pour l'occasion ! Je
découvre son visage jeune et joli que je ne connaîtrai que ridé et toujours à l'ombre d'un foulard...
Mon grand-père s'en va pour les années de guerre, se fait prisonnier sur le front russe et finit dans une ferme dans le Caucase, désespérément loin de la famille et du pays. Il
apprend à baragouiner le russe mais une nuit d'hiver, il décide de s'enfuir : le paysan s'attaque à coup de fourche à sa fille qui veut épouser un autre que le choix du père, à sa femme en même
temps qui la soutient. Mon grand-père dit simplement : Je l'ai renversé dans la paille sinon il aurait fait malheur avec sa fourche. Du coup, je n'avais pas le choix, je me suis sauvé dans la
foulée... Il ne relève même pas l'acte de courage, on n'a pas à réfléchir dans ce genre de situation d'urgence, on fait ce qu'on a à faire.
C'est l'hiver en Russie et il revient à pied, marchant surtout la nuit, pour éviter les humains. La nuit, ce sont des loups dont il faut se méfier : on distingue leurs
silhouettes noires sur fond de hurlements affamés sur la crête des congères et il convient de ne pas se placer dans le sens du vent... Nous écoutons ces récits avec mon frère, retenant notre
souffle, composant notre cinéma dans la tête : des décennies plus tard, j'ai toujours les mêmes images, intactes, un cinéma en noir et blanc.
la suite suivra...
Par Flora
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Lundi 1 septembre 2008
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/2008
18:09
Avant que l'omniprésence magique de la télé ne gagne les foyers, d'innombrables occasions se
présentent pour la transmission de l'histoire familiale. Nous, les enfants, sommes insatiables à écouter et à réécouter les récits de mon grand-père dont la guerre avait fait un aventurier bien
malgré lui.
Je me rends compte soudain que d'un côté comme de l'autre, c'est le grand-père qui raconte. Pourtant, tout nous fascine dans ces vies d'autrefois dont nous sommes issus mais de mes
grands-mères, je ne saurai presque rien. Pourquoi? Mystère... Je pencherais plutôt vers cette habitude inculquée par une éducation séculaire : la femme se tait et écoute l'homme qui ramène aussi
les histoires de l'extérieur.
Mon grand-père paternel est né en 1887, dans une famille dont la seule richesse était ses nombreux enfants. Pendant la bonne vingtaine d'années que je l'ai connu, il a toujours la
même tête, la même silhouette, sans vieillir ou toujours vieux : très petit (1 m 60 à peine), vif sans jamais se presser. Mais ce dont je me souviens le plus c'est d'un sourire qui éclaire très
souvent son visage et ses yeux bleus lumineux que j'espérais vainement en héritage... Mon grand-père, c'est un tout : une réelle bonté, une gentillesse dont je ne l'ai jamais vu se départir,
jamais entendu lâcher un juron qui soulage la colère et dont la langue hongroise est si généreuse. Je me demande souvent quel était son secret, quels gènes familiaux distribuaient cette joie de
vivre indestructible, simple et permanente dont ses frères et soeurs étaient également gratifiés?
Souvent, il n'y a pas assez à picorer dans la corbeille à pain, pas même de croûtons secs. On amène donc les enfants au marché, dès l'âge de six ans, pour essayer de les caser
chez les paysans riches. Ces récits comme leur souvenir ne cesse de me serrer le coeur. Et pourtant, mon grand-père les raconte avec le sourire, comme une fatalité simple et inévitable, à
laquelle il a survécu : il est donc le gagnant, en fin de comptes.
Chez le paysan, il dort avec le bétail, dans la paille de l'étable. Il dit que ça tient chaud, une vache qui vous souffle dessus, il lui en est reconnaissant. La paye pour un an
de peine : un demi-sac de blé et une paire de bottes usagées mais on est nourri et logé. Le fils du patron est un plaisantin sadique : il le suspend au-dessus du puits par une jambe en lui
faisant peur de le lâcher... Il l'oblige à marcher à cloche-pied sous peine de le piquer avec une fourche s'il pose le pied... Je retiens mon souffle et regarde son sourire édenté. Il
n'a qu'un seul regret : être privé de l'école comme exclu du paradis. A l'armée, on lui apprend à signer son nom avant de l'envoyer sur le front russe.
la suite suivra...
Par Flora
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Mercredi 27 août 2008
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27
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/2008
18:01
Plus loin je m'enfonce dans ce retour vers le passé, dans cette séance de spiritisme sans autre accessoire que mon clavier et ce magma en fusion que j'essaie
d'explorer au risque de me brûler au passage, plus je ressens ce dont parle Zsigmond Móricz à la fin de son roman autobiographique. Il parle du feu le maintenant en fusion durant les trois
mois d'écriture sans répit. Loin de me mesurer à son talent vertigineux, j'ai le sentiment que cette aventure archéologique se nourrit de l'explorateur même. Curieuse sensation que de s'abîmer
dans les profondeurs de la mémoire et de remonter à la surface des vestiges d'émotions éprouvées aux commencements, de les récupérer aussi intactes que possible, telles des amphores
grecques prisonnières des fonds de mer qui les protègent. Dans quel état se retrouvera l'archéologue à la fin de la campagne?...
Noël des débuts du chemin... Je dois avoir 4-5 ans, pas plus. Le sapin est décoré en grand secret par un jeune couple, mes parents. Ils attendent le moment que nous
soyons endormis avec mon frère pour s'y atteler, dans la seule pièce chauffée de la maison où se trouvent nos lits d'enfant et le grand lit double des grands-parents. Les jeunes mariés
n'ont qu'à se serrer l'un contre l'autre sous l'édredon monumental de la pièce voisine et à gratter le givre à l'intérieur de leur fenêtre pour entrevoir le jour se lever avec
eux.
Ce jour-là, tout d'un coup, je me réveille en sursaut, par la lumière électrique peut-être, et, dans un demi-sommeil, j'aperçois mes
parents en train d'accrocher sur un sapin des décorations confectionnées par eux-mêmes : des noix dorées et argentées, des images découpées, des guirlandes artisanales. Pour nous,
les enfants, c'est un ange qui doit apporter le sapin le soir du 24 décembre. Je saurai bien plus tard, à la mort de Saint-Nicolas et du monde merveilleusement crédule de ma petite enfance que
c'était une voisine, en longue chemise de nuit en satin rose qui se déguisait en ange et que nous regardions avancer, souffle coupé, avec notre petit sapin à la main... Et le soir où je surprends
mes parents dans les préparatifs, je referme les yeux aussitôt pour préserver leur secret et pour prolonger l'enchantement pour moi-même...
la suite suivra...
Par Flora
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Vendredi 22 août 2008
5
22
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/2008
12:39
Une effervescence palpable précède cet événement majeur de l'hiver, avec Noël et Nouvel An :
on prépare les ustensiles remisés le reste de l'année, on frotte le grand chaudron qui ne sert qu'à ce moment-là et qui attendait au grenier, recouvert de l'intérieur d'une fine couche de graisse
pour empêcher la rouille. Les divers récipients destinés à recueillir les morceaux de viande préalablement frits dans le saindoux bouillonnant et que l'on versera dessus pour une conservation
"sous vide"; la grande bassine en bois pour malaxer la chair à saucisse hâchée maison avec de l'ail, du paprika en poudre, du poivre, du sel, du cumin - tous ces subtils parfums qui
lui donnent le goût inimitable et introuvable sur un autre point du globe...
Le jour fatidique, le boucher, un géant pansu à mes yeux d'enfant, arrive à quatre heures du matin : la journée sera longue! Petit verre d'alcool de prune pour se réchauffer et
se donner du coeur à l'ouvrage et il sort ses énormes couteaux de professionnel qui me semblent étonnamment usés par les années d'exercice de son art. L'élu au sacrifice ne s'inquiète pas,
on a l'impression qu'il est déjà résigné, voire fier de remplir ce rôle en échange des soins reçus... Que ressentaient les futurs sacrifiés au sommet des pyramides mayas pour amadouer les
Dieux?...
Les gestes sont habiles et rapides pour éviter les souffrances inutiles. On recueille le sang frais dans une bassine pour en préparer un petit déjeuner succulent. Ah, je
vous vois frissonner d'horreur devant ces "coutumes barbares" mais en allant au bout de la logique de cette sensiblerie à la mode, pourquoi n'hésiterait-on pas de croquer une carotte de peur
d'entendre ses cris? La vie d'un végétal serait-elle moins respectable?...
Bien sûr, on fait revenir le sang dans de l'oignon et de l'ail dorés, juste quelques minutes pour qu'il ne dessèche pas et cela constitue la première pause déjeuner. La peau du
cochon rosit sous la braise d'une feu de paille (ou d'une brûleur à gaz plus tard, aux temps modernes), les poils et autres impuretés débarrassés, la peau frottée, lavée, brossée
plusieurs fois, avant d'ouvrir les entrailles pour récupérer et détailler tout ce qui est consommable. Nous, les enfants sommes associés à la tâche, initiés comme pour les autres domaines de
la vie quotidienne. L'épaisse couche de la neige immaculée entoure la scène sous le ciel sans étoiles de la nuit hivernale.
la suite suivra...
Par Flora
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Samedi 16 août 2008
6
16
/08
/2008
17:29
Le grand événement de l'hiver que je pourrais appeler "le sacrifice du cochon", tellement il est
empreint d'un rituel immuable, a lieu au moment le plus froid de l'hiver, aux alentours de janvier, février. A la campagne, jusqu'aux années soixante, le réfrigérateur est inconnu. Quand il
fait moins vingt-cinq dehors, dans la petite pièce qui sert de réserve à nourriture, la température avoisine 0° : plus froid que dans un frigo!
Comme la plupart des familles à la campagne, nous élevons des animux : poules, cochons, veaux et longtemps, nous avons même une vache qui assure les besoins en lait, frais ou caillé
et en crème fraîche épaisse de la famille. Il en reste même pour la revente. Mais la grande affaire quasi affective pour mon grand-père et pour mon père ensuite demeure l'élevage
des cochons. Ah, c'est bien loin des proportions et des nuisances des élevages industriels : on garde une truie pour la reproduction, conduite solennellement - et à pied! - chez le
mâle attitré, au moment venu et un ou deux jeunes pour les engraisser avant d'en soumettre un au "sacrifice" annuel, lorsqu'il atteint les 150 - 200 kg.
Un cochon, c'est affectueux, attachant ; mon père s'amuse à leur donner des prénoms issus de feuilletons de télé américains : c'est ainsi qu'ils accourent lorsque retentissent dans
la cour les Samantha, Pamela ou Lucy... Ils sont très propres, contrairement aux idées reçues qui leur collent à la peau. Il faut dire qu'ils sont logés quatre étoiles : leur porcherie dispose
d'un compartiment "nuit" où ils s'enfouissent dans la paille blonde et fraîche jusqu'au bout du museau, tandisque pour les besoins et les repas, ils choisissent immanquablement "l'antichambre" au
sol pavé de briques et nettoyé quotidiennement aux grandes eaux. Dans la cour arrière, mon père leur confectionne une "piscine" où ils se prélassent les jours de grosse chaleur car ils ont leurs
heures de sortie dans la cour pour se dégourdir nos futurs jambons fumés. La fin de l'adolescence est marquée pour eux par un bout de fil de fer (inoxydable) qui transpercera leur museau à
deux endroits pour les empêcher de retourner la terre par instinct ancestral, certes, mais qui n'arrange pas les hommes. Nous vivons ainsi, dès l'enfance, dans une proximité immédiate avec les
bêtes, loin des relations névrosées d'un husky de Sibérie attaché au radiateur de son maître en mal de soumission inconditionnelle... Chacun à sa place et respect mutuel sans sensiblerie
anthropomorphe excessive. Les poules et les cochons, on les aime et jusqu'au bout, y compris lorsqu'ils atterrissent dans nos assiettes!
la suite suivra...
Par Flora
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Mardi 12 août 2008
2
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/2008
11:40
Cette solidarité s'étend à tous les domaines de la vie : les pauvres se serrent le coude et cela finit par engendrer de la vraie générosité. Les voisins peuvent
passer sans s'annoncer - le téléphone est à des années de lumière. (Je me souviens de ma stupeur en arrivant en France devant les mille précautions que ma belle-famille devait
prendre avant de rendre visite au vieux couple de cousins qui habitait la maison voisine...) L'intérieur doit être astiqué, rangé en permanence, en vue d'une visite impromptue, au risque de
se retrouver sur le bout de la langue aiguisée des commères. Ceci dit, des codes tacites existent : on ne débarque pas à tort et à travers, sauf en cas de force majeure.
La naissance, la maladie, la fête et le deuil se partagent. Un bon plat, un gâteau - plutôt rares aux années d'après-guerre - et les assiettes circulent dans
le voisinage pour faire goûter et pour recevoir en retour. Les voisines se rendent en procession chez une accouchée, chargées de la soupière enveloppée dans une serviette blanche amidonnée, nouée
aux quatre coins transversalement, de manière à obtenir une anse. Elle contient de la soupe de pigeon, véritable potion magique, réputée pour redonner rapidement les forces aux
affaiblis.
La mort vous prend à la maison et rarement dans les hôpitaux aseptisés, provoquant silence et pleurs compatissants et veillé autour du corps, avec des "pleureuses"
quasi professionnelles, dignes des tragédies antiques. J'ai le souvenir du défilé pour moi mystérieux des vieilles, toutes habillées en noir, avec ce foulard qui ne quitte jamais la tête de
mes grands-mères, pas même la nuit et qui change selon les saisons et les circonstances : pour le jour ou la nuit, l'été ou l'hiver, quotidien ou jour de fête. Les voir tête nue au moment de se
peigner leurs tresses longtemps demeurées noires était pour moi des moments rares d'intimité dérobée.
Nous, les enfants, sommes maintenus à l'écart de la mort et de l'enterrement. C'est ainsi que longtemps, cet événement revêtait pour moi un effroi profond. Je n'ai pas vu mes
grands-parents décédés - j'étais absente, géographiquement trop éloignée - et pour mon père et mon frère, je me suis dérobée devant leur cercueil ouvert pour ne garder que
leur image de vivant. Est-ce toute la vérité ou sa moitié qui masque ma lâcheté pour faire enfin face à l'effroi de l'enfant que j'étais restée devant la mort?...
la suite suivra...
Par Flora
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Samedi 9 août 2008
6
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/2008
10:32
Lorsque je me retourne sur ce chemin qui se perd désormais dans un lointain toujours
plus éloigné, je perçois du soleil, une sensation de chaleur constante et enveloppante qui ne vient pas uniquement du ciel bleu éternel de mes souvenirs, assurément. Un sentiment est absent : la
solitude. Mon frère est un compagnon de jeu de chaque instant - nous n'avons pas tout à fait deux ans d'écart - jusqu'à l'adolescence. Avec les autres enfants du
voisinage, plus ou moins du même âge, les enfants de la paix revenue, nous inventons nos jeux, faute d'avoir des jouets sophistiqués à notre disposition. Ces jeux se déroulent en plein air : les
adultes ne tiennent pas à nous avoir dans leurs pattes à l'intérieur et nous sommes donc oxygénés en permanence, pas besoin de promenade à portion congrue dans un square réduit de quartier où
s'entassent enfants, vieux et chiens en laisse. Tout le quartier nous appartient, avec ses cachettes connues de nous seuls.
Nous passons les trois mois d'été pieds-nus. Fin mai, l'abandon des chaussures est un signal excitant de l'arrivée de la vraie chaleur, celle qui monte allègrement au-dessus de 30°
et qui ne doit pas pour autant empêcher les hommes et les travaux d'avancer. Les maisons restent fraîches avec leurs murs en torchis de plus de cinquante centimètres d'épaisseur, trapues, toutes
de plain-pied. Le sol est en terre battue, badigeonné régulièrement et recouvert de tapis artisanaux, confectionnés avec des chutes de tissus qui mettent couleurs et gaîté dans la sobriété des
murs chaulés.
Dans les cuisines, le foyer en terre des débuts est remplacé - signe du progrès - par une cuisinière en fonte, nourrie toujours par des tiges de maïs séchées,
du bois, voire de grosses galettes de bouses de vache séchées mélangées avec de la paille, dans des périodes de vaches maigres, pour ainsi dire... Cela ne donne que l'illusion de la chaleur.
Lorsque le soleil, fatigué d'épuiser la terre et les vivants se décide de descendre à l'horizon, nous dessinons des grands huit avec nos arrosoirs sur le trottoir. Les voisins
s'installent sur les bancs et les tabourets pour prendre de la fraîcheur, dévider les nouvelles et la fatigue de la journée, deviser ou se taire. Les femmes prennent parfois au creux de leur
tablier petits pois à écosser, pommes de terre à éplucher, vêtements à raccommoder, tâches plus légères en compagnie et qui évitent de rester les mains inoccupées. Je vois encore mon père ou
mon grand-père affiler la faux ou la binette, assis dans l'herbe devant la maison, encouragés par les passants occasionnels. Comment se sentir seul dans de pareilles conditions?
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Par Flora
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Mardi 5 août 2008
2
05
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/2008
23:50
Vu de l'extérieur, ce monde est pauvre. A ma naissance et même à celle de mon frère deux ans plus
tard, nous n'avons pas encore l'électricité. Le souvenir âcre de la lampe à pétrole est très vivant dans ma mémoire. Je revois la main précautionneuse de ma grand-mère, préposée à la tâche, qui
verse du pétrole dans le réservoir arrondi en opaline, remonte la mèche et coupe le bout consumé, puis l'allume avant de reposer délicatement le verre sur le support. La flamme vacillante devient
miraculeusement lumière amplifiée qui éclaire la pièce en cercles concentriques, excepté les recoins sombres, peuplés de monstres imaginaires où nous n'osons pas nous aventurer avec mon frère :
les adultes prennent soin de nous apeurer dans le but de nous faire tenir tranquilles. La flamme bouge et dessine des ombres mystérieuses sur le mur blanc badigeonné de chaux. Dans un coin, la
partie arrondie, parcourue d'une banquette du four à pain contre lequel on réchauffe délicieusement le dos en hiver. Son ouverture se trouve dans l'entrée, c'est par là qu'on le préchauffe avec
des tiges de maïs séchées et du bois et, lorsque les parois et le fond en briques sont à point, on peut pousser la braise sur le côté pour enfourner, à l'aube, la pâte à pain,
préparée, levée plusieurs fois pendant la nuit. Les gros pains ronds et dorés sortent quelque temps après de ce mystérieux Athanor et nous avons droit aussitôt à de gigantesques tartines
fumantes qui absorberont délicieusement le saindoux fondu. Au printemps, on les agrémente de fines rondelles d'oignon nouveau par-dessus le saindoux parsemé de la poudre écarlate du
paprika. Est-ce ma madeleine à moi, madeleine rustique dont le goût me remonte, intact, à la bouche quelques décennies après?...
Un beau jour, la fée électricité est branchée dans la maison. Quelle magie! Je dois avoir environ quatre ans - mon frère commence à peine à parler
- quelques lambeaux de souvenirs remontent à la surface : nous nous tenons par la main et toute la famille chante et danse sous la maigre ampoule de 25 watts qui nous semble un somptueux
éblouissement après notre brave lampe à pétrole que nous conserverons encore longtemps pour les cas de courts-circuits.
L'électricité apporte la radio avec des noms de stations lointaines et énigmatiques : Stavanger, Vilnius, Trieste... et nous regarde avec son unique oeil émeraude. Le soir,
parfois, nous écoutons, agglutinés autour du poste, un match de football, une pièce de théâtre ou une opérette. Le monde entre dans la maison, un monde réduit, il est vrai, mais nous, les
enfants, ne le savons pas.
la suite suivra...
Par Flora
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