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Mardi 16 septembre 2008 2 16 /09 /2008 02:01

[...] La petite Zsuzsi était déjà couchée dans son lit, les quatre membres étirés et la couverture de travers, et moi, j'ai entrepris un raccommodage pour faire passer le temps. Sanyi, toujours éveillé, m'épiait à travers la fente, pas plus large qu'une allumette, de ses paupières mi-closes.
   -  Tu ne te couches pas encore ? m'a-t-il posé la question à plusieurs reprises.
   -  Non, je dois terminer ce vêtement, Zsuzsika va le mettre demain. 
Les paupières espionnes ont fini par se fermer. J'ai senti qu'il faisait seulement semblant de dormir, sa trop profonde respiration le trahissait. Pourtant, j'ai finis par me coucher, épuisée par la nuit précédente. Je restais étendue, les yeux ouverts, guettant le moment où il se mettrait à parler. Je savais que ses yeux chafouins demeuraient ouverts ; tiens, il a même cessé la respiration profonde, n'attendant que le laps de temps convenable pour ouvrir la bouche. Parmi tous les supplices de la vie commune, cette attente est la plus atroce. Son côté incontournable est aggravé par la torture du retour. Pendant quelques jours, Sanyi a été absorbé par la maladie, mais comme la nouvelle lune, le voilà grandissant, regonflé, tu n'y échapperas pas.
    -  Nellike, tu es réveillée? - arrivent les mots inévitables.  -  J'ai la gorge sèche.
   -   Ta limonade est sur ta table de nuit  -  ai-je dit, essayant de me dominer. Petit bruit de farfouillement.
   -  Tu vois, j'en ai renversé sur moi. Tu n'as pas un mouchoir?...
    J'ai pris le mouchoir sous mon oreiller et le lui ai passé.
   -  Laisse-moi ta main  -  a-t-il dit  -  Je n'arrive pas à m'endormir.
    Si je ne l'avais pas laissée ou si je m'étais levée, rien ne serait arrivé. Mais je l'ai laissée. J'ai bataillé avec mes nerfs, je me suis mise à l'épreuve pour savoir si je tiendrais.
   -  Pourquoi tu ne m'as pas rejoint dans mon lit cet après-midi ? -  a-t-il chuchoté emprisonnant ma main.  -  Viens maintenant.
   -  Je n'y vais pas, laisse-moi tranquille  -  ai-je répondu brutalement.
   -  Alors, c'est moi qui y vais  -  a-t-il roucoulé en sautant dans mon lit.
  Les relents de sueur de cet après-midi ont de nouveau envahi mon nez. Et avec, tout ce que je redoutais depuis des heures. Non, je ne le tolérerai pas, même si je dois en mourir. Cette fois-ci, je ne me laisserai pas faire, ai-je ressenti en me penchant en arrière et dressant mon oreiller devant moi. Mais Sanyi me tenait déjà par la taille, m'attirant vers lui.
    -  Tu sors tes griffes ? Alors, griffe-moi,  ai-je entendu sa respiration brutale de l'autre côté de l'oreiller. 
  L'horreur m'a décuplé les forces. J'ai appuyé l'oreiller contre son visage et je l'ai repoussé d'un coup de pied.
    -  Tu ne me laisseras donc jamais en paix -  ai-je crié. Et je poussais rageusement sa tête en arrière.
    Tout d'un coup, je n'ai plus senti de résistance de l'autre côté de l'oreiller, j'étais couchée sur lui, dans son lit, avec l'oreiller entre nos deux visages.
   -  Sanyi, ne joue pas  -  ai-je crié, rejetant l'oreiller. Et je rampais désespérément vers le bord du lit pour atteindre la lampe de chevet et les allumettes. J'en ai cassé cinq avant de pouvoir allumer et la petite lampe (dont le cercle lumineux avait tant de fois guidé nos pas en rentrant par la Grande Rue) a éclairé son visage. Sanyi ne jouait pas. Si oui, c'était avec beaucoup de talent. Il était allongé sur son lit, les yeux mi-clos, immobile. [...]


László Németh est un des plus grands écrivains hongrois du vingtième siècle. Ses figures de femmes sont d'une justesse stupéfiante. Nelli, l'héroïne de ce roman se débat avec la répulsion irrépressible qu'elle éprouve pour son mari qu'elle a épousé poussée par sa mère. Malgré sa froideur, elle nous apparaît comme victime d'un destin qu'elle n'a pas vraiment choisi.
        

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Jeudi 11 septembre 2008 4 11 /09 /2008 11:24

  [...] Lorsqu'elle revint, B. se tenait à la fenêtre, de dos à la chambre. Son dos comme dévié et aminci. Il ne se retourna pas. La femme se figea un instant dans la porte.  -  Je lui ai dit de cueillir des fleurs pour son père   -  dit-elle, la voix un peu rauque de l'émotion.  -  Les lilas sont en train de fleurir sur le terrain vague du voisin, qu'il cueille un gros bouquet pour son père.
    -  Tu m'aimes ?  -  demanda B.
   La femme le rejoignit en courant, l'enlaça, se bottit contre lui de tout son corps.  -  Mon unique  -  murmura-t-elle.
    -   Tu arriveras à t'habituer à moi ?  -  demanda B.
    -   Je n'ai jamais aimé personne d'autre  -  dit la femme.   -  Jour et nuit, j'étais avec toi. A ton fils, j'ai parlé de toi tous les jours.
    B. se retourna, enlaça la femme, observa son visage avec attention. Dans la lumière crépusculaire filtrant par la fenêtre, il vit avec soulagement qu'elle avait vieilli elle aussi, bien que plus belle qu'il ne se l'évoquât jour après jour, durant les sept années. Ses yeux étaient fermés, sa bouche entreouverte, son souffle brûlant à travers l'éclat de ses dents atteignit la bouche de B. Sous les cils épais, reposant sur la peau blême, luisait le contour sombre et humide de ses yeux. Elle était l'abandon même. B. embrassa ses yeux, puis la repoussa avec douceur.
    -   Aime notre fils aussi !  -  murmura-t-elle les yeux clos.
    -   Oui  -  dit B.  -  Je m'y habituerai. Je l'aimerai.
    -   Il est ton fils! Il est ton fils!
  La femme lui enlaça le cou.  
    -   Je vais te laver.  -  dit-elle.
    -   Ce sera bien.
  Il se deshabilla. La femme ouvrit le lit, allongea le corps nu de son mari sur le drap. Dans une bassine en zinc, elle apporta de l'eau chaude, du savon et deux serviettes. Elle en plia une, la trempa dans l'eau, la savonna. Elle nettoya le corps de la tête aux pieds. Elle changea l'eau deux fois. Les mains de B. tremblèrent encore quelques fois, mais son visage s'apaisa.
    -   Tu arriveras à t'habituer à moi ?  -  demanda-t-il.
    -   Mon unique   -  dit la femme.
    -   Tu dormiras avec moi cette nuit ?
    -   Oui   -  dit la femme.
    -   Et l'enfant ?
    -   Je mettrai sa couche par terre  -  dit la femme.  -  Il a le sommeil très profond.
    -   Tu resteras avec moi toute la nuit ?
    -   Oui  -  dit la femme.  -  Toutes les nuits, jusqu'à la fin de la vie.

Tibor Déry, un des grands écrivains hongrois du XXème siècle, après avoir participé à la révolution de 1956, a passé 4 ans en prison puis a été réhabilité en 1960, pour devenir, au prix d'un compromis, une des figures illustres de la littérature de la "consolidation".
Cette nouvelle (ici la fin) publiée en 1966, s'inspire de l'ambiance de son retour de prison.
         

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Jeudi 4 septembre 2008 4 04 /09 /2008 11:11

  Ca te tombe dessus comme la maladie.
  Selon les anciens : comme si l'on t'avait jeté un sort.
  Tu vis, tu vas et viens, tu accomplis ce pourquoi on te donne de quoi t'acheter du pain et de la soupe. Les clochers des églises ne t'apparaissent plus car tu les vois tous les jours.
   De même pour les corbeaux, oui, tu ne cherches ni trouves plus rien dans le regard des corbeaux qui picorent dans les feuilles mortes récentes, tout en scrutant les alentours car il faut toujours craindre quelque chose, ils le savent bien, plutôt que des chiens, il faut se méfier de l'homme.
  Puis, d'un moment à l'autre  -  comme si l'on t'avait jeté un sort. Le mal du pays se faufile dans ton coeur, bouleversant l'ordre forcé, tout est sens dessus-dessous et la tour de l'église quotidienne te rappelle cet autre clocher, lointain.
   Tu suffoques, tu déglutis péniblement, dans l'espoir que ce glissement des sentiments cesse, comme l'avalanche la plus féroce peut se suspendre soudain.
   Tu jettes un regard circulaire pour vérifier si tout est bien en place et tu songes que c'est un peu tôt aujourd'hui; et d'ailleurs, pour quelle raison? Mais tu sais très bien que cela arrive toujours sans crier gare, sans prémisses identifiables, il fait irruption pour ravager tout ce qu'il trouve sur son passage. Surtout, il éteint tes forces.
   Tu ouvres la porte du balcon, et, au lieu du brouillard humide chargé d'odeur d'essence de la grande ville  -  comme c'était le cas hier  -  jaillit l'arôme de l'herbe séchée et des feuilles mortes d'une autre ville, d'un village lointain. Car l'odorat ment, tous les sens mentent, tous perturbés par le mal du pays, cette maladie qui te tombe dessus comme le mauvais sort.
   Du haut de ton étage, tu contemples le square devant l'immeuble et c'est la châtaigneraie de là-bas qui escalade ton regard. Tu détournes les yeux, tu mets de l'eau à bouillir pour le thé, tu la verses sur le sachet frais et parfumé et ce sont les fragrances de la menthe sauvage du bord de la Petite-Küküllö qui jaillissent avec la force des digues rompues, elles se figent en toi et ton âme demeure pétrifiée. Car elle sait bien qu'il n'y a ni échappatoire ni duperie ni délivrance, puisque toute tentative timide contre ce sentiment visiteur vaut autant que le son de cloche contre l'averse de grêle cinglant les champs. [...]
 
Traduction : R.T.

Zoltán Czegö est né en 1938 en Roumanie. De la minorité hongroise, il a fait ses études à Kolozsvár (Cluj en roumain). Depuis 1988, il vit et publie en Hongrie. C'est le début d'une nouvelle publiée dans l'anthologie  "Nouvelles de l'année"   éditions  Magyar Napló, 2008

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Samedi 30 août 2008 6 30 /08 /2008 20:00

[...]Tous les parents, comme moi-même, qui comptent sur les enfants pour qu'ils reprennent là où eux ont décroché, seront déçus de la façon la plus éclatante.
   Pour cette raison, encore jeune père, j'ai opté pour un accord intermédiaire avec moi-même. Je me suis dit :
l'enfant règle son solde chaque jour. Le parent tient la comptabilité de son enfant : d'un côté, il note les dépenses, les frais alloués ; de l'autre, il impute ses attentes en retour. Mon conseil - et je m'y tiens autant que c'est humainement possible : le parent doit clôturer les comptes tous les jours, en notant pour solde : il a un enfant. Cette joie doit l'indemniser pour tout.
   Pour mon père, la famille était source de telle jubilation qu'on n'aurait pu obtenir ni avec du travail, ni au prix de sacrifices, ni même avec de l'argent. Et je peux affirmer la même chose me concernant. Rien, ni personne ne peut me procurer ce sentiment d'apaisement qui m'enveloppe dans la chaleur familiale. Il est vrai que cette chaleur ne dure pas, qu'il faut songer aux frimas de l'hiver.
   L'enfant ne doit pas compter éternellement sur ses parents non plus : l'hirondelle n'entretient ses petits que jusqu'au moment où ils déploient leurs ailes. Après, elle cesse de leur apporter à manger. Mon père m'a dit une fois, sans doute pendant une longue marche :
    - Vous avez le sang pur, vous devez vous en contenter. Vous n'avez pas à avoir honte de votre père, je n'ai jamais été en prison. Je vous ai élevés sans jamais vous abandonner, ne me donnez rien, je crèverai, donnez à vos enfants ce que vous me devez.
    Je ne connais pas plus grande sagesse. [..
.]

traduction
 : R. T.

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Mardi 26 août 2008 2 26 /08 /2008 09:49

  Cela fait quelques semaines que je tourne autour de ce livre et autour du désir d'en parler avec vous. Je doute fort que quelqu'un ait entendu parler de cet immense écrivain, un monument dans son pays, même si un ou deux de ses romans ont été traduits en français. Il est parmi ceux qui sont les plus difficiles à faire vivre dans une autre langue que le hongrois : son style original a pleinement exploité les possibilités elliptiques infinies du hongrois où les sous-entendus, les suggérés, les ressentis sont aussi importants que les clairement exprimés. De plus, dans certains textes, il a largement puisé dans le dialecte de sa région, ce qui crée une atmosphère extrêmement suggestive, difficilement transmissible dans un français policé ou pire encore, régional quelconque. Finalement, j'ai choisi son roman autobiographique (se terminant à dix ans), le plus "neutre" du point de vue stylistique et surtout, parce que je m'étais lancée dans mes propres balbutiements sur le passé et la conclusion de ce livre m'a touchée en plein coeur. Je vous la livre :
 

... J'entends la voix de mon père et le coeur étouffe la voix.
     J'ai terminé le roman de ma vie.
     Cela fait trois mois que je n'avais plus un seul jour, une seule nuit de repos. Mon cerveau brûlait dans une unique fusion : sans doute jamais le feu ne me consumait à ce point.
     J'ai revécu toute ma vie.
     Et je ne souhaite plus m'occuper de moi.
     Jusqu'à l'âge de dix ans, plus de choses m'étaient arrivées que durant les cinquante ans qui ont suivi. Je pourrais les écrire jusqu'à la fin du monde, jusqu'à la fin de ma vie. A quoi bon. Je ne peux en dire plus à mon sujet.
     Le reste, je l'ai écrit dans les romans. J'aimerais encore quelques confessions en la forme close de la scène, dans les flammes d'un instant en commun avec mes frères humains.
     Et puis, m'allonger un peu dans la lumière douce de l'automne. Alors, je pourrais graver sur ma carte de visite en marbre:
                                                     J'AI VECU.

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Mardi 19 août 2008 2 19 /08 /2008 21:40

   Le fait de pouvoir dire tout cela dans ma langue maternelle, le hongrois est un plaisir particulier pour moi. Je suis né à Budapest, dans une famille juive, dont la branche maternelle est originaire de Kolozsvár en Transylvanie, la branche paternelle vient du sud-ouest de la région du Balaton. Mes grands-parents allumaient encore la bougie le vendredi soir du Shabbat, mais ils ont déjà modifié leur nom pour une consonnance hongroise et ils trouvaient naturel de considérer la judaïté comme leur religion et la Hongrie comme leur patrie. Mes grands-parents maternels ont trouvé la mort dans l'Holocaust, mes grands-parents paternels ont été anéantis par le pouvoir communiste de Rákosi lorsque l'hospice juif des vieillards a été déplacé de Budapest à la fontière nord du pays. J'ai le sentiment que cette brève histoire familiale résume et symbolise l' histoire des souffrances de l'époque moderne du pays. Tout cela m'enseigne la leçon que le deuil contient non seulement de l'amertume mais aussi d'extraordinaires réserves morales. Etre Juif aujourd'hui, selon moi, c'est de nouveau et avant tout un devoir moral. Si l'Holocaust a engendré une culture aujourd'hui  -  comme c'est le cas indéniablement  -  il ne pouvait avoir qu'un but : que la réalité irréparable donne naissance par la voie de l'esprit à une réparation : au katharsis. C'est ce désir-là qui a inspiré tout ce que j'ai créé.
   Bien que, petit à petit, j'arrive au bout de ce que je voulais dire, j'avoue franchement que je n'ai toujours pas trouvé l'équilibre rassurante entre ma vie, mon oeuvre et le prix Nobel. Pour le moment, je ressens surtout une reconnaissance profonde  -  une reconnaissance pour l'amour qui m'avait sauvé et qui me maintient toujours en vie. Admettons cependant que dans ce parcours à peine saisissable, dans cette "carrière"  -  la mienne  -  il y a quelque chose de bouleversant, d'absurde, quelque chose qu'on ne peut admettre sans être tenté de croire en un ordre transcendent, en une bienveillance, en une justice métaphysique : c'est-à-dire sans tomber dans le piège de se leurrer, ce qui mènerait à l'échec, à l'anéantissement, à la perte de son lien profond et douloureux avec les millions d'exterminés qui n'ont jamais pu connaître la miséricorde. Il n'est pas si simple d'être l'exception ; et si le destin nous a désignés comme tels, il faut nous résigner à l'ordre absurde des hasards qui règnent, avec les caprices des pelotons d'exécution, sur notre vie soumise à des puissances inhumaines et à des dictatures effroyables.
   Tout de même, pendant la préparation de ce discours, il m'est arrivé une chose très bizarre qui, à un certain égard, a rétabli ma sérénité. Un jour, la poste m'a remis une grande enveloppe marron. L'expéditeur en était le directeur du lieu de mémoire de Buchenwald, le docteur Volkhard Knigge. Il a joint à ces voeux une plus petite enveloppe. Il a prévenu de ce qu'elle contenait pour que je n'aie pas à y faire face si je n'en avais pas la force. Dans l'enveloppe, j'ai trouvé la copie du rapport original journalier du 18 février 1945 concernant l'ensemble des prisonniers. Dans la rubrique "Abgänge", c'est-à-dire "déficit", j'ai appris la mort du prisonnier n° de matricule soixante-quatre-mille-neuf-cent-vingt-et-un, né en 1927, juif, ouvrier, Imre Kertész. Les deux données fausses : celle de ma date de naissance et celle de ma profession, ont pour origine le fait que lors de mon enregistrement par l'administration du camp de concentration de Buchenwald, j'ai dit deux ans de plus pour ne pas être classé parmi les enfants et plutôt ouvrier qu'écolier pour paraître plus utilisable.
   Je suis donc mort une fois déjà pour pouvoir vivre  -  et c'est peut-être cela ma vraie histoire. Si c'est ainsi, je dédie cette oeuvre née d'une mort d'enfant aux millions de morts et à ceux qui gardent encore leur mémoire. Cependant, puisqu'il s'agit en fin de compte de littérature, d'une littérature qui représente, selon les arguments de votre Académie, en même temps un témoignage et qui peut servir aussi l'avenir, de plus, selon mes voeux, elle doit surtout servir l'avenir. Car j'ai le sentiment qu'en réfléchissant à l'effet traumatique d'Auschwitz, j'aboutis aux questions fondamentales de la vitalité et de la créativité de l'homme d'aujourd'hui ; et, en réfléchissant ainsi à Auschwitz, de manière peut-être paradoxale, mais je pense plutôt à l'avenir qu'au passé.
         

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Mercredi 13 août 2008 3 13 /08 /2008 09:59

 
Désormais, il nous reste à réfléchir à la façon de poursuivre le chemin. La problématique d'Auschwitz ne réside pas dans la décision de clore ou non la question; de garder sa mémoire ou de l'enfouir dans le tiroir correspondant de l'histoire; d'ériger ou non un monument à la mémoire des millions d'exterminés et de choisir la forme de ce monument. La vraie problématique d'Auschwitz est
qu'il a eu lieu et ni la pire, ni la meilleure volonté ne peut rien face à cette réalité. C'était peut-être le poète catholique hongrois, János Pilinszky qui a donné le nom le plus exact à cette situation grave lorsqu'il l'a appelée "scandale" ; de toute évidence, il voulait dire que Auschwitz s'était produit dans le milieu de la culture chrétienne et ainsi, il était inexpiable pour l'esprit métaphysique.
   Des augures anciens parlent de la mort de Dieu. Indéniablement, après Auschwitz, nous sommes abandonnés. Nous devons créer nos propres valeurs, jour après jour, avec un travail éthique acharné mais invisible qui finira par donner naissance à ces valeurs et peut-être, en fera éclore une nouvelle culture européenne. Je considère que le prix que l'Académie de Suède a estimé justifié d'être décerné à mon oeuvre signifie que l'Europe a de nouveau besoin de l'expérience acquise malgré eux par les témoins d'Auschwitz, de l'Holocaust. Permettez-moi de dire qu'à mes yeux, cela dénote du courage, de la détermination même ; car vous avez souhaité ma présence ici, tout en ayant pressenti ce que vous alliez entendre de ma part. Mais ce qui s'est manifesté par l'
Endlösung
et "l'univers concentrationnaire"  ne peut pas être mal compris et constitue l'unique possibilité de la survie et de la sauvegarde des forces créatrices, à condition de reconnaître ce point zéro. Pourquoi cette lucidité ne pourrait-elle pas être fertile?  Au fond des grandes révélations, même si elles s'appuient sur des tragédies indépassables, se cache la valeur européenne la plus extraordinaire, la liberté qui ajoute une plus-value, une richesse à notre vie, faisant prendre conscience du fait réel de notre existence et de notre responsabilité à son égard.

trad.: Rózsa Tatár

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Dimanche 10 août 2008 7 10 /08 /2008 15:12

 
"J'avançais ainsi, pas à pas, sur le chemin linéaire des connaissances, c'était, si l'on veut, ma méthode heuristique. Je me suis rendu compte assez vite que je n'étais pas le moins du monde intéressé ni par le pour qui, ni par le pourquoi de mon écriture. Une seule question m'intéressait : qu'ai-je encore à faire de la littérature, purement et simplement. Car c'était clair que j'étais séparé de la littérature et de tous ses idéaux, de tout esprit en liaison avec sa notion par une ligne de démarcation infranchissable et que cette ligne de démarcation  -  comme beaucoup d'autres choses  -  portait le nom d'Auschwitz. Si nous écrivons d'Auschwitz, il faut que nous sachions que  -  du moins dans un certain sens  -  Auschwitz a suspendu la littérature. On ne peut écrire que des romans noirs au sujet d'Auschwitz, sauf votre respect, que des romans-feuilletons qui débutent à Auschwitz et qui durent jusqu'à nos jours. Ce que je veux dire par là, c'est que depuis Auschwitz rien ne s'est passé qui aurait retiré, qui aurait démenti Auschwitz. Dans mes écrits, l'Holocaust n'a jamais pu paraître au passé.
   On a l'habitude de déclarer à mon sujet  -  avec l'intention tantôt de louange, tantôt de reproche  -  que je suis l'écrivain d'un seul thème : celui de l'Holocaust. Aucune objection ; avec quelques réserves, pourquoi ne pas accepter cette place qui m'est désignée sur les étagères ainsi répertoriées des bibliothèques? En effet, quel est l'écrivain qui n'est pas celui de l'Holocaust, aujourd'hui?  J'entends par là qu'on n'est pas obligé de choisir directement le thème de l'Holocaust, pour repérer le ton fracturé qui domine l'art moderne européen depuis des décennies. Je vais plus loin : je ne connais pas d'art authentique de qualité qui ne laisserait pas percer cette fracture, comme si l'homme, émergé d'une nuit de cauchemar, regardait autour de lui, égaré et abattu.
   Je n'ai jamais essayé de considérer la question de l'Holocaust comme un conflit insoluble entre Allemands et Juifs ; je n'ai jamais cru que c'était un nouveau chapitre de l'histoire des souffrances juives qui suivrait logiquement les épreuves précédentes ; je ne l'ai jamais vu comme un singulier déraillement de l'histoire, un pogrom plus massif que les précédents, une condition préalable à la création de l'état juif. Dans l'Holocaust, j'ai reconnu la condition humaine, l'aboutissement de la grande aventure où l'homme européen a débouché après deux millénaires de culture éthique et morale."
 

traduction : Rózsa Tatár
la suite suivra ...
 

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Jeudi 7 août 2008 4 07 /08 /2008 09:28

   "Par contre, elle (la linéarité, note du trad.) me menait à des conclusions sidérantes. La linéarité exigeait de combler entièrement les situations données. Elle rendait impossible  que j'enjambe élégamment, mettons, vingt minutes de temps, tout simplement parce que ces vingt minutes béaient devant moi comme un étrange et effrayant trou noir, à l'image d'une fosse commune. Je parle des vingt minutes passées sur la rampe ferroviaire du camp d'extermination de Birkenau, le temps que les gens descendus du train arrivent devant l'officier chargé de la sélection. Moi-même, j'ai gardé un vague souvenir de ces vingt minutes mais le roman exigeait de ne pas faire confiance à ma mémoire. Après avoir lu nombre de témoignages, de confessions, de souvenirs de survivants, j'ai constaté qu'ils étaient presque tous d'accord pour dire que tout s'était passé très vite et imperceptiblement : on a arraché les portes des wagons, ils entendaient des hurlements et des aboiements de chiens, les hommes et les femmes ont été séparés, et dans une violente bousculade, ils arrivaient devant un officier qui, après un rapide coup d'oeil, indiquait quelque chose de son bras tendu, puis ils se sont retrouvés d'un coup dans une tenue de prisonnier.
    Je gardais un autre souvenir de ces vingt minutes. A la recherche de sources authentiques, j'ai lu en premier les récits purs et cruellement autodestructeurs de Tadeusz Borowski, parmi eux celui intitulé "
Au gaz, messieurs-dames !"  
Plus tard, je suis tombé sur une série de photos prises par un soldat SS, représentant les arrivages d'humains sur la rampe de Birkenau et qui avaient été découvertes par des soldats américains dans la caserne des SS du camp libéré de Dachau. J'ai regardé ces images avec stupeur. De beaux visages souriants de femmes, de jeunes gens au regard intelligent, pleins de bonnes intentions, de sollicitude de coopérer. J'ai compris pourquoi et comment ils ont pu occulter ces vingt minutes humiliantes d'inaction et d'impuissance. Et en pensant que cela se répétait de la même façon chaque jour, chaque semaine, chaque mois durant de longues années, j'ai pu avoir un regard sur la technique de l'effroi, et comprendre, comment on peut retourner contre l'homme sa propre nature humaine."

trad. Rózsa Tatár

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Dimanche 3 août 2008 7 03 /08 /2008 09:54

   

"Peut-on imaginer plus grande liberté que celle dont jouit un écrivain dans une dictature relativement limitée, pour ainsi dire fatiguée, décadente même? Aux années soixante, la dictaure hongroise a atteint un état de consolidation que l'on pouvait appeler consensus social et que le monde occidental traitait, avec une certaine bienveillance souriante, "communisme de goulache" : il semblait que, dépassant le mécontentement initial, le communisme hongrois est devenu tout d'un coup le communisme préféré de l'Occident. Dans les profondeurs  marécageuses de ce concensus, l'homme abandonnait définitivement la lutte ou bien il découvrait les sentiers sinueux qui menaient à la liberté intérieur.  Les charges de l'écrivain ne sont pas coûteuses, crayon et papier suffisent pour exercer son métier. Le dégoût et la dépression qui me réveillait le matin, m'introduisaient aussitôt dans le monde que je voulais dépeindre. J'ai du prendre conscience que je peignais l'homme ployé sous la logique totalitaire  dans une autre forme de totalitarisme, et cela rendait la langue  que j'utilisais indubitablement suggestive. Mesurant ma situation de l'époque avec une sincérité totale, je ne sais pas si j'aurais été capable d'écrire, à l'Occident, dans une société libre, le même roman que le monde connaît aujourd'hui sous le titre de "
Etre sans destin" et que l'Adémie de la Suède couronne de la plus haute récompense.
    Non, j'aurais visé autre chose. Je ne dis pas que cela aurait été autre que la vérité mais peut-être une autre vérité. Sur le marché libre des livres et des idées, j'aurais peut-être inventé une forme romanesque plus flamboyante : par exemple, j'aurais fractionné le temps romanesque pour raconter seules les scènes les plus efficaces. Seulement, dans les camps de concentration, ce n'est pas 
son temps que mon héros vit, car il ne possède ni son temps, ni sa langue ni sa personnalité. Il ne se souvient pas, il existe. Ainsi, le pauvre se débat dans le piège gris de la linéarité, sans pouvoir se dégager des détails pénibles. Au lieu de vivre une série spectaculaire de grands moments, il doit vivre  le tout
, aussi angoissant et monotone que la vie." 

Traduction : R. T.
la suite suivra...
    

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