Gilbert

Mercredi 17 septembre 2008 3 17 /09 /2008 10:17

   Une main tremble sur le drap, celle qui bouge encore, serrée sur la télécommande. Dans cet état, tout chirurgien perdrait réputation et compte en banque. Privés d'un oeil ou deux pour un sursaut incontrôlé des doigts, ses patients multiplieraient les lettres d'injures, écrites en braille. Les plus virulents viendraient se plaindre, tentant de l'assommer à coups de canne blanche, heureusement bien imprécis, jetant sur lui d'énormes chiens-guides. Ayant renoncé depuis longtemps à l'ophtalmologie, Pierre ne risque plus rien. Son fils aîné lui a succédé, maître du cabinet, des deux étages de la clinique et des multiples pièces de la propriété. Parmi toutes les chambres, Christian proposait de lui en laisser deux, sur l'avenue, les plus bruyantes. C'était six mois après la mort d'Emilienne. Pierre n'avait plus envie de se battre ni d'encombrer les autres. Il refusa.
   Un claquement lui fait tourner la tête et murmurer la mélodie muette, le son du carillon, réconfortant, aimable qui a ponctué tous les quarts d'heure, pendant un demi-siècle, dans la salle à manger ou à travers les murs, le jour comme la nuit. Ici, il a fallu y renoncer, à cause de la minceur des cloisons, pour ne pas déranger les autres pensionnaires, d'anciens médecins grincheux qui s'auscultaient sans cesse, voyant leurs corps se délabrer sans rire d'aussi bon coeur que lorsqu'ils étaient jeunes, parlaient entre eux de leurs malades et disséquaient, goguenards, les pires infirmités. Pour la même raison, le téléviseur est réduit au silence, son ouïe affaiblie ne pouvant pas capter les décibels chétifs que l'on veut bien lui concéder.
   La grande aiguille fixe le douze, moment privilégié où la musique résonne, se prolonge avant de libérer les coups. De la vente aux enchères, Pierre se souvient parfaitement. Il débutait alors, était marié depuis huit jours et il fallait meubler l'appartement, le premier, celui qui ne comptait que trois petites pièces en plus du cabinet. Un rival acharné, myope aux montures d'écaille, était monté jusqu'à des sommes déraisonnables. L'achat du carillon en devenait incompatible avec l'état de leurs finances. Ils avaient tant de choses plus utiles à acheter... Emilienne avait néanmoins insisté et rien, personne ne résistait à Emilienne, surtout pas lui.
   Au fil des ans, la soumission s'était accrue. Il n'en souffrait pas trop, trouvait un apaisement à voir sa vie privée s'organiser sans lui. La perfection fut atteinte le jour où il devint capable de précéder tous les désirs de son épouse, portant des cravates vertes ornées de fleurs, se nourrissant de soja, d'épinards et de graines, sans regretter les viandes saignantes, faisant l'amour fenêtre ouverte, même les jours de gel, sous le regard de quatre chats dont chaque miaulement dénonçait son manque de virtuosité. Emilienne l'avait trompé pendant la guerre. Il ne l'avait appris que quarante ans plus tard, par un aveu fait sur le lit de mort. D'une voix éteinte, elle lui avait juré n'avoir tiré aucun plaisir de l'incartade. Il l'avait presque crue... [...]

éditions Quorum 1998,  in  Petites tombes en viager

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Samedi 13 septembre 2008 6 13 /09 /2008 09:06

  Ils s'astreignaient à retenir leurs sentiments comme d'autres pratiquent le coït interrompu. Jamais un mot plus haut que l'autre, un mouvement de colère ou d'impatience. Le dimanche, à l'église, ils se glissaient à leur place habituelle, saluant les fidèles d'un regard complice, louchant modestement sur un nouveau chapeau, un ventre trop arrondi. Les paupières se baissaient, les dos courbaient et les genoux pliaient, frôlement d'étoffes sombres, craquement des prie-Dieu, des articulations récalcitrantes. Après la messe, on dévidait sur le parvis les événements de la semaine où les enfants s'émancipaient tandis que les anciens toussaient, se desséchaient, mouraient, que les saisons se succédaient.
   C'était pour Laurence le meilleur moment de la matinée. Trop jeune encore, n'ayant pas atteint l'âge de la communion solennelle, elle ne participait jamais aux conversations. On ne lui demandait qu'un silence attentif, ponctué, ici ou à, d'un frêle sourire, d'une moue affligée. Quelques monosyllabes, parfois, quand on l'interrogeait sur son travail scolaire. Elle prenait plaisir à ces instants, épiant le détail incongru, la phrase discordante ou la mimique absurde. Monsieur Thomas l'amusait particulièrement, veuf inconsolablement rougeâtre qui se répandait en tirades sur les vertus de son épouse, ayant oublié, depuis sa mort, avec quelle constance elle le trompait... Ses sanglots s'avéraient irrésistibles, surtout quand ils se transformaient en fous rires, signe que le vin, avec lequel il soignait sa mélancolie, constituait un remède efficace.
   Mademoiselle Trimont ne se montrait pas moins comique, sous les coiffures vertigineuses où se dissimulaient, vaille que vaille, ses rancunes de vierge prolongée et ses soixante-treize ans qu'elle prétendait quatre-vingt-quatre, par pure coquetterie. En guerre contre le délabrement des moeurs, elle tenait la chronique des amours coupables, réveillant de ses vigoureux coups de menton les oiseaux perchés sur son chapeau. Avait-elle surpris, au fond de ses jumelles, un couple d'amoureux trop impatients pour tirer les rideaux que les canaris indignés se trémoussaient avec vigueur ; des caresses furtives échangées sous un porche lançaient les pauvres bêtes dans une cavalcade à retourner le coeur.
   Ses joies les plus profondes, Laurence les devait à Madame Vertier, à son visage aride, à sa moustache mal épilée. Lorsque cette petite femme grisonnante évoquait le drame de son fils, récemment amputé de la jambe gauche, la fillette noyait la lueur ironique de son regard et inclinait timidement la tête, comme il sied aux enfants bien élevés, sans révéler le surnom dont elle affublait le malheureux. Chaque rencontre avec Madame Vertier marquait une nouvelle étape d'un tronçonnage systématique. Atteint d'une incurable maladie de la circulation sanguine, le jeune homme s'évanouissait en lamelles, au fil des mois, sous les bistouris farceurs des chirurgiens. On lui avait coupé un doigt, puis deux, puis trois, puis une main, un demi-bras, un bras entier avant d'entamer le second, aussi minutieusement. Laurence attendait le jour où "mortadelle" se ferait amputer de la tête. [...]

  début de la nouvelle, parue aux éditions Quorum  1998 
in  Petites tombes en viager  

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Lundi 8 septembre 2008 1 08 /09 /2008 08:50

   Il s'appelait Manuel et on venait de loin le consulter. Souci d'argent, scènes de ménage, maux incurables, chagrins d'amour, chômage, neurasthénie, rien n'échappait  à sa compétence. Tout au plus refusait-il de s'occuper des animaux, par dignité bien sûr mais surtout de peur de se faire mordre par un berger fiévreux, ou griffer par un siamois rétif. Mieux qu'un remède, il apportait  aux humains l'espérence d'une guérison. On le prenait pour un saint ou un génie, pour un savant ou un démon ; il ne s'arrêtait pas à ces détails, ne refusait aucun des qualificatifs dont on voulait bien l'honorer. Toutes les formes d'adoration ou de respect lui étaient agréables.
   Manuel n'avait jamais pris l'avion, n'était jamais sorti de France. Il ne le devait pas à un destin hostile qui lui aurait rendu rendu inaccessible le coût du moindre déplacement. Il ne le devait pas non plus au chauvinisme étroit de ceux qui considèrent inutile de s'éloigner de leur clocher pour affronter des régions barbares. Tout simplement, l'occasion ne s'était pas présentée. Il habitait loin des frontières et ses parents, qui l'emmenaient camper tous les étés, craignaient de se perdre dans un pays dont ils n'auraient pas maîtriser la langue.
   Lorsqu'il avait acquis la liberté que confère l'âge, le temps lui avait manqué de se consacrer aux voyages, le temps et le désir de se soustraire, ne serait-ce qu'un jour, à ses adorateurs. Ce n'était pas l'argent qui le poussait ainsi à se rendre esclave de sa réputation. Que valait l'argent à côté des regards craintifs autant que respectueux qui défilaient devant lui à longueur de journée? Que valait l'argent à côté de ces ex-voto pieusement suspendus dans son cabinet, fleurs séchées, madones en allumettes, bouteilles peintes de Mickeys, colliers de coquillettes, lettres d'amour ou de foi ? 
   Monique n'avait jamais quitté la France, elle non plus. Mais elle en rêvait depuis toujours, depuis qu'elle décorait sa chambre de photographies découpées dans des magasines : le Sphinx ou la statue de la Liberté, Big Ben ou le Fuji-Yama. Le Kremlin n'avait pas eu droit  de cité sur ses murs, malgré la majesté de ses bulbes dorés. Son père y avait vu une offense personnelle, lui qui, à chaque campagne électorale, faisait le coup de poing contre les terribles rouges assoiffés de sang. Depuis son mariage avec Manuel, Monique avait mis son rêve en veilleuse. Comment entretenir des désirs d'une si grande banalité auprès d'un homme qui cultivait à chaque instant l'extraordinaire? Aussi fut-elle surprise lorsqu'il déclara un matin qu'elle partirait bientôt pour l'Egypte. Il avait rêvé ce voyage dans ses moindres détails et rien ne s'opposait  aux songes de Manuel.

éditions Manya,  1992  in  Les morts se suivent et se ressemblent  

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Mardi 2 septembre 2008 2 02 /09 /2008 19:50

   Annick était fragile, bien trop fragile, je l'ai toujours dit. On ne cesse de me le reprocher, comme si le fait de l'avoir épousée me rendait responsable de tout! Les gens sont injustes... Ils ont l'art de transformer la victime en coupable et parce qu'elle a eu de la chance de mourir jeune, on lui découvre toutes les qualités. Pourtant, si quelqu'un a lieu de se plaindre, c'est moi. Veuf à quarante-neuf ans !  Ce n'est plus si facile de se recaser...
   Sa fragilité ne date pas d'hier, loin de là. Avec un peu d'attention, tout le monde l'aurait remarqué. L'hiver venu, elle succombait au premier virus. Rien n'y faisait, ni les cures préventives, ni les vaccinations, ni les piqûres, suppositoires, sirops et comprimés. De rechutes en convalescences, elle passait des semaines entières au lit, au milieu d'une impressionnante pharmacie, des semaines pendant lesquelles je me contentais de conserves et de surgelés, à en attraper des boutons, sans compter que je ne m'étais pas marié pour vivre dans l'abstinence...
   Les médicaments n'étaient jamais assez efficaces ou provoquaient des effets secondaires ahurissants. Elle rougissait par plaques, bleuissait, verdissait, enflait du visage ou des membres, parfois du nez seulement, de la bouche, des yeux. Je me réveillais auprès d'un monstre qui suffoquait, à me demander si on ne m'avait pas transporté, pendant la nuit, sur le tournage d'un film d'horreur. Un cardiaque ne s'en serait pas remis... Heureusement, Corinne se montrait assez compréhensive pour m'accueillir dans ces cas-là.
   Un vrai calvaire, toutes ces années... On l'a oublié. On ne veut pas le savoir. C'est tellement facile de s'en prendre à moi maintenant, de m'accuser de tous les maux. J'aurais dû me méfier... Avant le mariage déjà, elle montrait des signes de faiblesse. La première sortie dans ma vieille décapotable... L'angine attrapée à cause du courant d'air et dont elle m'avait fait immédiatement cadeau, à coup de baisers. Si je ne l'avais pas embrassée, qui est-ce que l'on aurait montré du doigt? Une angine! En plein été! Ne me dites pas que c'est normal....
   Et si elle s'était contentée de tomber malade... quel cirque, le jour où elle a découvert que je la trompais avec Corinne! Incroyable... Crise de nerf, reproches, sanglots, tout y est passé. On s'était pourtant mis d'accord, avant le mariage. Mes paroles avaient été limpides : "On se dit tout et chacun garde sa liberté".
   Comment se montrer plus conciliant? Eh bien, non! Les grandes eaux, à en noyer l'appartement. Et ce n'est pas tout. Comme elle s'était évanouie, je lui ai donné des petites gifles pour la ranimer. C'est la mailleure méthode, tout le monde le sait. Qu'est-ce que je n'avais pas fait! Madame est allée exhiber son oeil au beurre noir dans le voisinage, se faire prêter des escalopes ou des compresses. Cet oeil aussi, on me le reproche maintenant. [...]

éditions Manuscrit  2001  in   "Ennemis très chers"

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Jeudi 28 août 2008 4 28 /08 /2008 17:39

[...]  Il se pourrait que le mouvement se bloque au quart de son parcours, à l'endroit plus fragile déchiré d'une fenêtre carrée où s'introduit, grotesque, un trente et un. Il se pourrait qu'il accélère, pris d'une soudaine folie, caprice giratoire où trois aiguilles se lancent dans une course éperdue, devenant invisibles. Rien de tout cela ne se produit. La ligne saccadée continue de descendre, glisse devant le six inversé, un bâton, une pointe, avant de reprendre l'ascension, de redresser les nombres.

   Simon fait maintenant son âge, le crâne privé de sufisamment de cheveux, le visage balafré de sufisamment de rides pour qu'on néglige son regard perdu et sa rigidité. Lorsque les portes se sont ouvertes, Nathalie l'attendait, vieille dame en chignon et costume empesé. Sans un mot, elle l'a installé dans un nouveau domicile, aux murs un peu moins blancs, aux meubles plus nombreux. Elle lui a offert  le cadeau circulaire, cadran, chiffres romains, tic-tac métallique, le réveil de Karine ou son imitation parfaite.
   Il le place à la hauteur de l'estomac, le maintient de ses deux mains, se recroqueville autour de lui, toujours dans le même coin de la pièce, aussi loin de la fenêtre que de la porte, pour ne pas craindre la lumière crue, l'intrusion des porteuses de plateaux, de balais, de seringues, êtres au regard méfiant, aux gestes retenus, ombres muettes qui se ressemblent toutes, vêtues de blanc, les femmes de sa vie. Dès qu'il baisse les yeux, un mouvement l'entraîne, le décor se modifie, le carrelage fait place à un parquet luisant dont chaque reflet est familier. Dans la pièce aux rideaux inertes, bourdonne un moustique qui ne s'est pas encore posé sur le plafond.
   Deux fois par jour, le disque blanc retrouve son apparence idéale, celle qu'il avait dans la grande demeure, parmi les poupées colorées, deux fois seulement, instants à guetter avec patience, à distendre jusqu'à l'infini. Le quatre n'est qu'effleuré, le neuf rayé par la marque plus longue et la flèche s'arrête un peu avant le onze. Les images cachées se remettent à vivre. C'est l'heure où la poitrine s'assagit, où bras et jambes refusent de battre, où les veines saillent sur le front de Karine. C'est l'heure où le silence n'est rompu que par le battement du temps, où les parents, dans l'ouverture de la porte, le félicitent de son geste par un sourire et un dernier crachat sur la petite garce.

extrait et fin de la nouvelle "L'ancêtre" in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998 
Ce texte ne cesse de me stupéfier, intact à chaque lecture. Il m'a inspiré une peinture, une des rares dont je ne suis pas mécontente...   

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Samedi 23 août 2008 6 23 /08 /2008 00:33

[...] Paulette avait tellement confiance en lui depuis quarante-six ans... Comment se serait-elle douté ? S'il avait avoué son désir effréné d'aller au cinéma, elle ne l'aurait pas cru. Jamais il n'en avait manifesté l'envie et l'on ne change pas ses habitudes à deux doigts de la mort. Toujours, ils avaient partagé les mêmes activités, les promenades à bicyclette dans la campagne pour recueillir les plantes, les piétinements plus tardifs dans les trente mètres carrés  du jardin, horizon rétréci par l'âge, les rhumatismes.
   Entre eux, dès les premières semaines, les tâches avaient été réparties jusqu'au moindre détail : les deux baguettes de pain que Fernand rapportait dès l'ouverture  de la boulangerie, l'ordre dans lequel se nettoyaient les pièces de la maison, le bain hebdomadaire du vendredi, l'amour du mercredi, les cheveux coupés chaque deuxième lundi du mois. Tout avait basculé lors de la première opération de Paulette, celle de la vésicule biliaire. Abandonné à lui-même, Fernand découvrit les charmes du désordre, de la grasse matinée, des horaires incertains. A la sortie de l'hôpital, il se laissa entraîner par un titre sur une affiche
: Chronique d'une Mort annoncée. 
   Le lendemain puis tous les jours de la semaine, il retourna voir le même film, enchaîna les séances, deux, trois, l'après-midi, le soir. Son attention se concentrait sur la couleur d'une robe, le sillon d'une ride, les courbes d'un nuage, d'un rideau, les angles d'une cheminée. Il aurait été incapable de résumer l'histoire, ni même de situer les personnages, mais il pouvait surprendre le plus féru des cinéphiles en décrivant une paire de chaussures, un parapluie servant d'ombrelle, le crucifix pendu au cou de l'assassin, la forme des dentelles sur les balustres de l'église. Lorsqu'il rentrait chez lui, par une alchimie dont il n'était pas conscient, les peaux, les ombres, quelques sons, le coin d'un ciel trop bleu, tous les objets saisis par sa mémoire s'organisaient pour recréer un univers qui n'avait rien à voir avec Paulette.
   Malheureusement, les suites opératoires furent favorables, les biopsies ne révélèrent aucun cancer. La malade fut autorisée à réintégrer sa maison, encore fragile mais vigilante à tout ce qui troublait l'ordre établi. Il fallut ranger, brosser, épousseter, lessiver, retrouver la rigueur, la ponctualité. Après le déjeuner, la vaisselle rangée, l'herbier prenait place sur la table de la cuisine, ainsi que tout le matériel, les colles, les pinces, les encres, les ciseaux, les plaques de bois et les buvards entre lesquels séchaient les plantes. Fernand recopiait des noms latins, appliquait sur les pages des cadavres de fleurs. Inévitablement, elle lui reprochait d'endommager une pétale, de courber une tige. Il se souvenait que c'était l'heure de la première séance. [...]

Gilbert Millet : "De sinusite en vésicule biliaire" , extrait, in Ennemis très chers,  Manuscrit, 2001

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Mardi 19 août 2008 2 19 /08 /2008 01:34

Tireur
   Depuis Sarajevo, plus personne n'est abattu par des tireurs embusqués, des monstres qui se cachent derrière un fusil à lunette pour tirer tranquillement sur des passants qu'ils prennent pour des lapins.
   Non, la lâcheté n'a pas disparu ; on l'a enrobée dans l'anglais. Mourir d'une balle de sniper, c'est tout de même plus chic que de tomber sous les balles d'un tireur d'élite.

Recruteur
   Graphologie et numérologie, conseils d'un psychologue et d'un radiasthésiste, pour améliorer son recrutement Roger Ducoeur avait tout essayé et tout l'avait déçu. Lors d'un colloque, un autre chef d'entreprise lui conseilla la méthode fourchetière. Le candidat était placé en face d'une assiette vide et d'une fourchette à escargots. S'il triturait le couvert, c'était un grand nerveux. S'il se curait les ongles, c'était un pragmatique. Soixante-douze cas étaient prévus.
   Après six mois 'expérimentation, Roger Ducoeur dut se rendre à l'évidence : les croque-morts qu'il engageait ainsi ne semblaient pas plus heureux de vivre.

Raquette
   Ayant cru très longtemps que le racket était une forme de tennis permettant de s'approprier le bien d'autrui en le menaçant avec des cordes tendues sur une armature ovale et métallique, Bjorn attendait des "sixième" à la sortie de l'école et leur smashait le crâne, lobait le menton s'ils refusaient de lui donner un petit billet, un sac de billes, une photo de leur soeur ou un choco BN.

Quartier
  
Autrefois, le quartier n'était qu'une partie de la ville. On fréquentait le quartier latin sans se croire obligé de se couvrir d'un casque et d'un gilet pare-balles, sauf en mai 68. Il y avait même des gens qui habitaient les beaux quartiers.
   Maintenant, "quartier" est synonyme de jungle. On ne s'y aventure qu'avec des précautions, pour filmer des voitures incendiées, des revendeurs de drogue, au mieux quelques gamins retenant les murs avec leurs dos ou contraints de jouer au basket, la seule activité légale.
   Quand le gouvernement met en place de "nouveaux dispositifs" pour les quartiers, on sent que l'heure est grave, que les émeutes vont suivre.
   Même les quartiers d'orange se sentent mal à l'aise, pressés de disparaître en jus.

Gilbert Millet : MINIATURES, éditions Editinter, 1999

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Jeudi 14 août 2008 4 14 /08 /2008 10:42

 
... Si on lui expliquait que le charbon a tué son mari, Raymonde protesterait. La mine ne tue pas. La mine ensevelit, parfois, elle asphyxie, écrase. C'est un tribut versé à la terre que l'on viole, un juste échange qui donne aux survivants la dignité de ceux qui ont risqué leur vie. A son époque glorieuse, quand elle oeuvrait dans l'industrie textile, Raymonde a vu des ouvrières perdre une phalange ou deux. Jamais elle ne s'est plainte. Affronter les machines de métal et les automatismes donne le droit de redresser la tête. La mine ne tue pas. Ce qui tue, c'est l'oisiveté, l'humiliation de ne plus servir à rien, d'attendre l'indemnité sans se mettre en danger, en n'étant plus personne. A chaque fosse qui fermait dans la région, Jean pleurait.
   Raymonde s'est couchée. Elle a éteint la lampe, allumant aussitôt les prunelles de Coron. Les chats n'ont pas la même vision que les humains. Raymonde non plus, qui voit le monde en noir et blanc, bloquée en 1948, l'année de son mariage. Son téléviseur ignore la couleur. Ses robes, ses bas sont anthracite. Le veuvage lui permet de remonter le temps. Elle régresse vers des époques lointaines où elle n'était pas née, l'époque des films muets, des images qui sautillent. Le rythme de Charlot, sa hanche rebelle ne le permettrait pas. Elle se contente du mutisme, refuse d'adresser la parole à son fils. Qu'il se marie d'abord!  [...]
   Pour sa retraite, Jean s'était organisé une vie simple. L'automne, l'hiver, arpenter les champs avec Alain, Lucien, Armand et quatre chiens, sur les traces des faisans, des lapins de garenne. La chasse fermée, s'installer au "Galibot", le café du village, jouer à la belote, vider des verres, toujours avec les trois copains mais sans les chiens. La bière est bienvenue dans les mois chauds. Elle irrigue l'ancien mineur, interdit à la houille de trop sécher à l'intérieur du corps.
   Malheureusement, les médecins guettaient, et leurs conseils stupides. A cinquante-cinq ans, renonçant à poursuivre  le gibier, à fréquenter le "Galibot", Jean s'est métamorphosé en malade aigre, trop désabusé pour lever le coude, entraîné dans un cercle vicieux : mal arrosé, le charbon des poumons s'est mis à protester davantage, à se coller en plaques, à défier les traitements, à restreindre les mouvements. Douze années d'agonie... 

Gilbert Millet : Pavés du Nord,  roman, éditions Quorum, 1997  (extrait)

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Lundi 11 août 2008 1 11 /08 /2008 10:41

  ..."Quand il est entré dans mon cabinet, à onze heures trente, je l'ai trouvé détendu, apaisé, tout le contraire du violent impulsif que décrivait le rapport de police. Lorsque je lui ai demandé son nom, il a souri doucement et s'est contenté de me répondre : "Je suis Pierre". Je savais qu'il sortait d'un hôpital psychiatrique et je n'ai pas insisté. Je n'ai pas insisté non plus quand, au lieu de répondre à mes questions, il s'est mis à délirer, à m'expliquer que les mirages disparaissaient, que les socles devenaient des socs parce que les gens avaient perdu l'habitude de s'exprimer correctement et que s'il n'intervenait pas l'univers entier finirait par disparaître. A plusieurs reprises au cours de ce délire, il a répété : "Je suis Pierre", comme une évidence plus que comme défi. Il parlait de moins en moins vite, cela, je l'ai remarqué, mais les autres transformations ne me sont apparues que plus tard."
   Ce juge n'est pas différent des autres, aussi enfoncé qu'eux dans l'incompréhension. Il faudra pourtant qu'il réagisse au fait accompli. Alors seulement, on se préoccupera de ses dernières paroles que le greffier est en train de transcrire pour les analyser. Il sera encore temps d'agir. Son bras gauche ne bouge plus, il le sent depuis une ou deux minutes. De ce membre déjà mort, une sensation étrange vient irriguer tout son corps. Aucune douleur. Une lourdeur tout au plus, celle qui immobilise lentement ses paroles, qui assourdit les sons autour de lui. Il ne distingue plus que très mal les paroles du juge, retranché dans un brouillard, de l'autre côté du bureau.
    Tout va plus vite qu'il ne l'aurait cru. Les jambes, à leur tour, cessent d'obéir. Elles doivent blanchir, comme ses mains qui se parent peu à peu de l'éclat du marbre. "Tu es Pierre."  Il répète une dernière fois les mots, au ralenti, bercé d'un grand bonheur. Comment aurait-il réagi si son prénom avait été différent? Il ne pouvait pas l'être, tout simplement. Cette ultime certitude l'envahit tandis qu'il distingue l'effervescence autour de lui. Il ne voit rien, comprend tout cependant : le juge qui se lève, téléphone, l'agent qui se débat pour ôter ses menottes qui le lient à un bloc de pierre, le greffier qui ouvre la porte et qui appelle à l'aide. Que tout cela est drôle!
   " Quand vous rendez visite à Pierre Ventori dans son musée de Marseille, regardez bien son sourire. Jamais vous ne verrez tel sourire habiter un humain. Ce n'est pas de la joie qui se lit sur ses lèvres de marbre, encore moins de l'ironie ou toute forme vulgaire de satisfaction. C'est une pleine sérénité, le calme souverain du sacrifice, c'est le sourire du cercle refermé, de la boucle bouclée. C'est, au -delà du devoir accompli, tout le pouvoir des mots hautement rétabli."

extrait, fin de "Tu es Pierre"  in  Les morts se suivent et se ressemblent , éditions Manya  1992
Premier recueil de nouvelles, teintées de fantastique

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Vendredi 8 août 2008 5 08 /08 /2008 09:54

   "... Un mercredi des Cendres, tout bascula. Le halètement à ses côtés la réveilla avant l'aube. Sur l'oreiller voisin, une face bouffie cherchait avidement son souffle. A l'hôpital, le verdict fut celui qu'elle redoutait : allergie à la poussière.
   Nuit et jour, elle le veilla, ne s'accordant du repos que lorsque pilules et piqûres réussissaient à le soulager, à humaniser un instant ses traits distendus. On l'avait placé dans un bulle stérile où le mal aurait dû capituler. Il ne faisait que décroître, pour renaître de plus belle. La première, elle en décela la cause, en caressant  une de ses mains, avec un gant de caoutchouc. Sous ses doigts verts, presque insensiblement, des parcelles de peau se détachaient.
   "Tu es poussière et tu retourneras poussière."  Les mots lui revinrent immédiatement en mémoire. Elle s'enfuit se cloîtrer, seule, maniant désespérément les aspirateurs, se relevant chaque nuit pour parfaire un travail qui ne lui semblait jamais assez efficace. L'appartement vide reluisait ; de sa mémoire ne s'effaçait pas le souvenir du corps en train de s'émietter.
   Observé, étudié, sondé par des cohortes de spécialistes, d'étudiants en médecine, de journalistes, sans oublier les curieux que des infirmières complaisantes parvenaient à glisser à son chevet, il survécut un an. L'oedème s'était résorbé. Il n'avait pas repris pour autant son aspect normal, se dissolvant lentement dans l'air comme un sucre dans le café. Sa chair se désagrégeait, se craquelait. Dans la bulle où les tuyaux se multipliaient en vain, on ramassait, chaque soir, une large poignée de poussière.
    Elle refusa d'assister à l'enterrement, ne vit pas descendre au fond de la tombe la petite boîte remplie de poudre. Celui qui avait partagé quarante années de sa vie ne se trouvait pas là. Contre toute logique, elle l'espérait maintenant à ses côtés, reconstitué, ressuscité, préparait avec frénésie une chambre où le protéger.
   La veille de ses cent ans, un aspirateur cessa de fonctionner. Le second rendit l'âme le lendemain. Ce qui serait passé, quelques mois plus tôt, pour un épouvantable drame la laissa pratiquement indifférente. Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, y resta plusieurs heures immobile, avant de changer de siège pour s'abandonner à nouveau. Le sommeil la fuyait, remplacé par une étrange sensation : comme usée par un siècle de vie, l'angoisse s'était décomposée. Non seulement la mort ne lui paraissait plus si repoussante mais elle se surprenait à la souhaiter.
   Quand elle se leva, au bout d'une semaine, ce fut pour se diriger vers la fenêtre. Double-rideau écarté, s'ouvrit le rempart qui clôturait son existence. La poussière voltigea dans la pièce, apportée par le vent, et elle l'accueillit avec soulagement, le reconnaissant dans ces particules qui dansaient gaiement au soleil. Après une si longue absence, il était revenu la délivrer, l'entraîner dans son vol léger.
   Elle s'était crue mortelle, par manque d'imagination. Qu'elle avait été naïve d'attendre si longtemps..."

extrait, fin    Gilbert MILLET : "Poussière" in Les morts se suivent et se ressemblent   éditions Manya 1992
Texte emblématique pour moi, car la première publication de Gilbert dans l'Union de Reims en 1990.

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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