[...] Un jour, trois ans plus tard, comme le soir tombait, je demandai à ma tante:
- Comment est-elle morte, maman?
- Apprends tes leçons et ne pose pas de questions idiotes! Elle est morte, un point c'est tout!
- Comment est-elle morte? Pourquoi est-elle morte?
Peut-être le timbre de ma voix lui fit-il peur? Toujours est-il qu'elle se tourna vers moi, et croisant ses mains :
- Son coeur n'a pas tenu, elle portait des jumeaux.
- Des jumeaux? répétai-je ébahi.
Mes dents grincèrent, je serrai les poings. "Quels secrets ne cachent-ils pas encore? pensai-je... Quelle famille! Rien n'y est comme chez les autres, les gens normaux."
- Et l'autre, où est-il? demandai-je à ma tante, agressif et soupçonneux.
- Il est mort, il était trop faible, il n'a vécu qu'une ou deux minutes. C'était aussi un garçon.
- Et alors?
- Comment "et alors"?
- Et alors... c'est pour ça que maman est morte? Parce qu'elle avait des jumeaux?
- C'est ça, dit ma tante en écrasant bien vite une larme. Mais nous n'y pouvons rien de toute façon, ne pose pas de questions. D'ailleurs, ce n'est pas bien de parler de ces choses-là. Tu
n'as pas honte!
- Comment "pas bien"? répliquai-je furieux. Et papa?
- Tu vas me laisser tranquille? Ton père n'était pas à Budapest, il est arrivé une demi-heure plus tard. Travaille et fiche-moi la paix!
J'avais l'impression que mon coeur était remonté jusque dans ma gorge. Avec un grand soupir j'avalai ma salive pour faire redescendre mon angoisse.
- Vingt-huit ans elle avait, la pauvre Ilona.
Ma tante éclata en sanglots et se réfugia dans la cuisine. J'ouvris la porte pour l'y rejoindre, mais elle la repoussa et tourna la clef dans la serrure.
- Travaille et fiche-moi la paix! cria-t-elle d'une voix pleine de larmes.
- Moi, le gosse, à la place de papa, je l'aurais jeté contre le mur! hurlai-je à travers la porte.
La porte s'ouvrit soudain :
- Quel gosse? Tu es fou!
- Moi, dis-je entre mes dents. Il n'avait plus personne, tout le monde était mort, sauf moi! Et maintenant on ne peut même pas savoir si c'est moi qui suis mort ou si c'est mon frère. Quand
il y a des jumeaux, comment peut-on savoir?
- Tu deviens fou? les larmes de ma tante s'arrêtèrent de couler : Viens, on va au cinéma!
- Je ne veux pas aller au cinéma, trépignai-je. On n'aurait pas dû permettre à ma mère d'avoir des enfants! Qui était l'imbécile de docteur qui a laissé faire! Je le tuerai!
J'allongeai un coup de pied dans l'angle du divan et me précipitai dans la rue.
C'est alors que quelque chose commença dont on ne peut parler que dans des poèmes... Serait-ce alors que ma jeunesse, celle qui succède à l'enfance, a commencé? Quelles années ce
furent alors! Est-ce toi qui es resté? est-ce l'autre? "Tu les as tués, disait la voix, tu les as tués, tu les as tués, tu les as..."
[...] A quel moment l'enfance finit-elle? Et la jeunesse? Et la vie? Impossible de le percevoir!
Mais par deux fois, j'ai pu saisir l'instant où le pétale se détache, et tombe vers la terre. C'était l'une et l'autre fois le pétale d'une tulipe; et l'une et l'autre fois la tulipe
était blanche.
N'est-il pas mort déjà le tournoyant pétale
Qui se détache et tombe?
Ou meurt-il seulement lorsqu'il touche la terre?
Fin
août 1939
Trad. Jean-Luc Moreau
Miklós Radnóti : Marche forcée (oeuvres 1930-44) éd. Phébus 2000
Je voudrais vous présenter en deux mots - dans l'espoir de revenir plus tard à sa poésie - cet immense poète, au destin tragique. Sa poésie est imprégnée du
pressentiment effroyable et qui ne s'est pas trompé : juif, déporté par les nazis, épuisé de deux mois de marche forcée à travers la Serbie, il est achevé d'une balle dans la tête au
bord de la route. Dans la poche de son manteau, on retrouvera plus tard des poèmes lumineux dans lesquels il chante le temps de la paix assassinée.
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