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Lundi 15 décembre 2008 1 15 /12 /2008 19:01

[...] Un jour, trois ans plus tard, comme le soir tombait, je demandai à ma tante:

-  Comment est-elle morte, maman?
-  Apprends tes leçons et ne pose pas de questions idiotes! Elle est morte, un point c'est tout!
-  Comment est-elle morte? Pourquoi est-elle morte?
   Peut-être le timbre de ma voix lui fit-il peur? Toujours est-il qu'elle se tourna vers moi, et croisant ses mains :
-  Son coeur n'a pas tenu, elle portait des jumeaux.
-  Des jumeaux? répétai-je ébahi.
   Mes dents grincèrent, je serrai les poings. "Quels secrets ne cachent-ils pas encore? pensai-je... Quelle famille! Rien n'y est comme chez les autres, les gens normaux."
-  Et l'autre, où est-il? demandai-je à ma tante, agressif et soupçonneux.
-  Il est mort, il était trop faible, il n'a vécu qu'une ou deux minutes. C'était aussi un garçon.
-  Et alors?
-  Comment "et alors"?
-  Et alors... c'est pour ça que maman est morte? Parce qu'elle avait des jumeaux?
-  C'est ça, dit ma tante en écrasant bien vite une larme. Mais nous n'y pouvons rien de toute façon, ne pose pas de questions. D'ailleurs, ce n'est pas bien de parler de ces choses-là. Tu n'as pas honte!
-  Comment "pas bien"? répliquai-je furieux. Et papa?
-  Tu vas me laisser tranquille? Ton père n'était pas à Budapest, il est arrivé une demi-heure plus tard. Travaille et fiche-moi la paix!
   J'avais l'impression que mon coeur était remonté jusque dans ma gorge. Avec un grand soupir j'avalai ma salive pour faire redescendre mon angoisse.
-  Vingt-huit ans elle avait, la pauvre Ilona.
   Ma tante éclata en sanglots et se réfugia dans la cuisine. J'ouvris la porte pour l'y rejoindre, mais elle la repoussa et tourna la clef dans la serrure.
-  Travaille et fiche-moi la paix! cria-t-elle d'une voix pleine de larmes.
-  Moi, le gosse, à la place de papa, je l'aurais jeté contre le mur! hurlai-je à travers la porte.
   La porte s'ouvrit soudain :
-  Quel gosse? Tu es fou!
-  Moi, dis-je entre mes dents. Il n'avait plus personne, tout le monde était mort, sauf moi! Et maintenant on ne peut même pas savoir si c'est moi qui suis mort ou si c'est mon frère. Quand il y a des jumeaux, comment peut-on savoir?
-  Tu deviens fou? les larmes de ma tante s'arrêtèrent de couler : Viens, on va au cinéma!
-  Je ne veux pas aller au cinéma, trépignai-je. On n'aurait pas dû permettre à ma mère d'avoir des enfants! Qui était l'imbécile de docteur qui a laissé faire! Je le tuerai!
   J'allongeai un coup de pied dans l'angle du divan et me précipitai dans la rue.
   C'est alors que quelque chose commença dont on ne peut parler que dans des poèmes... Serait-ce alors que ma jeunesse, celle qui succède à l'enfance, a commencé? Quelles années ce furent alors! Est-ce toi qui es resté? est-ce l'autre? "Tu les as tués, disait la voix, tu les as tués, tu les as tués, tu les as..."
[...] A quel moment l'enfance finit-elle? Et la jeunesse? Et la vie? Impossible de le percevoir!
   Mais par deux fois, j'ai pu saisir l'instant où le pétale se détache, et tombe vers la terre. C'était l'une et l'autre fois le pétale d'une tulipe; et l'une et l'autre fois la tulipe était blanche.

         N'est-il pas mort déjà le tournoyant pétale

         Qui se détache et tombe?
         Ou meurt-il seulement lorsqu'il touche la terre?

                                                                                                                                                                         Fin août 1939
Trad. Jean-Luc Moreau  
Miklós Radnóti : Marche forcée (oeuvres 1930-44) 
éd. Phébus   2000

Je voudrais vous présenter en deux mots - dans l'espoir de revenir plus tard à sa poésie - cet immense poète, au destin tragique. Sa poésie est imprégnée du pressentiment effroyable et qui ne s'est pas trompé : juif, déporté par les nazis, épuisé de deux mois de marche forcée à travers la Serbie, il est achevé d'une balle dans la tête au bord de la route. Dans la poche de son manteau, on retrouvera plus tard des poèmes lumineux dans lesquels il chante le temps de la paix assassinée.

Par Flora - Publié dans : traductions
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Mardi 9 décembre 2008 2 09 /12 /2008 10:17

[...] Elle ne peut plus bouger; nous l'entourions tous les cinq, regardant le petit miroir sans buée; d'abord Père a tressailli comme sous l'effet d'un vent glacial, puis il s'est redressé, a levé la main et fait tomber son cartable qu'il tenait à bout de bras. Ensuite, sans même se pencher, il s'est déchaussé, appuyant le bout d'une chaussure sur le talon de l'autre, s'est débarrassé dans le même mouvement de son pantalon; il est resté là, avec son caleçon qui arrivait aux genoux. Il a levé la tête, à la manière de quelqu'un qui renifle l'air, nous a regardé de haut et, en dressant son index, a chuchoté : courage! courage!
   Il nous a souri et nous avons constaté à quel point il ressemblait, à ce moment-là, à tante Aranyka, car ce sourire leur était commun. Nous l'avons écouté et nous sommes mis au travail, en faisant exactement ce que disait Grand-Père. Nous avons suivi attentivement ses ordres, comme des apprentis, ce que nous étions en effet. Avec précaution, nous avons dépouillé tante Aranyka de ses vêtements, Mère les a accrochés aussitôt sur des cintres et a apporté en même temps les récipients et des outils aussi, pour que nous puissions nous mettre au travail, aider Grand-Père qui, non seulement avait appris autrefois le métier de boucher mais s'y connaissait aussi dans l'empaillage des animaux défunts. Il savait comment inciser le corps de l'aine au menton pour enlever les organes nobles mais périssables, ainsi que les intestins, comment atteindre le cerveau par le nez pour nettoyer le crâne, avec quelles précautions et quelle vigilance il fallait laisser couler le sang, comment choisir les épices pour nettoyer le corps à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, pour maintenir à jamais derrière les paupières de tante Aranyka le temps qu'elle y avait enfermé.
   Et lorsque Grand-Père a décrété enfin : nous avons terminé, nous avons su que la renommée du meilleur boucher de la ville de Grand-père n'était pas usurpée, qu'il n'avait pas fréquenté pour rien, jadis, pendant chaque pause de midi, l'atelier du taxidermiste, à deux longueurs de rue, car, après tant d'années, il accomplissait encore un travail de maître, avec, il est vrai, des aides à la hauteur.
   Nous avons rhabillé tante Aranyka, remettant ses vêtements un par un et surtout son corsage argenté préféré, nous l'avons reposée dans son vaste fauteuil en bois et en cuir et avons orienté celui-ci de façon à ce qu'elle puisse surveiller la porte, mais aussi regarder la fenêtre, si l'envie lui en venait. Nous avons soigneusement démêlé ses cheveux, et pour finir, Grand-Père a ouvert ses yeux, les billes de verre bleu brillaient comme la mer sous le soleil matinal. Vera a nettoyé son dentier, à l'eau citronnée, non seulement pour que nous ayons plaisir à regarder tante Aranyka mais aussi pour qu'elle soit fière de nous rendre ce regard, à nous, sa famille bien aimée, sa chair et son sang, nous qu'elle avait rejoints au bout de tant d'années pour retrouver ses souvenirs, ses racines.
   Et deux ou trois jours plus tard, un matin, alors que nous venions juste d'entrer dans la chambre de tante Aranyka et de nous installer autour de son fauteuil, nous avons entendu le facteur arriver et sonner à la porte. Nous nous sommes regardés puis nous avons regardé tante Aranyka, et nous avons vu qu'elle souriait, faisant signe à Père d'y aller sans faire plus attendre le facteur. Qu'il ouvre la porte et signe à sa place. Elle souriait encore lorsque le facteur, debout dans la porte, a soulevé sa casquette et dit bonjour à voix haute de façon à ce que tante Aranyka l'entende bien, tout en tendant à Père le reçu.
   Chère madame, le temps n'aura jamais, jamais de prise sur vous, s'est-il écrié en reclaquant son sac.
   Nous avons ri car nous savions à quel point il avait raison. [...]
 

Traduction: R.T. et Gilbert Millet  extrait du recueil "Sang de cerise" , éd. Noran, 2001

Pour ses vieux jours, tante Aranyka rentre de longues années de séjour à l'étranger où elle a fait une petite fortune. Sa pension fait vivre sa famille qui l'accueille.
  

Par Flora - Publié dans : traductions
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Mercredi 3 décembre 2008 3 03 /12 /2008 16:35

Le narrateur, très affaibli et inapte au travail, est transporté à Buchenwald. 

[...] Immédiatement à côté de moi un objet difforme entra dans mon champ de vision : un sabot, de l'autre côté une casquette de diable semblable à la mienne, deux accessoires pointues - le nez et le menton - au milieu, une dépression caverneuse - un visage. Et puis encore d'autres têtes, des objets, des corps - je compris que c'étaient les restes du chargement, les déchets, dirais-je pour employer un terme plus précis, qui avaient sans doute été mis là en attendant. Quelque temps après, une heure, un jour ou un an, je ne sais pas, je perçus enfin des voix, des bruits, on travaillait, on s'affairait. La tête qui était à côté de moi s'éleva soudain et, plus bas, aux épaules, je vis des bras en loques de détenu qui s'apprêtaient à hisser le corps sur une sorte de charrette ou de brouette, sur d'autres qui s'y entassaient déjà. Au même moment, me parvinrent aux oreilles des bribes de paroles que je réussis à grande peine à distinguer, et dans ce murmure rauque, j'eus encore plus de mal à reconnaître une voix naguère pourtant si sonore dans mon souvenir : "Je... pro...teste", balbutiait-elle. Et durant un instant, avant qu'il ne poursuivît son ascension, il s'arrêta en l'air, comme par stupéfaction, me semblait-il, et tout de suite, j'entendis une autre voix, certainement celle de l'homme qui lui tenait les bras. C'était une voix agréable, virile, amicale, et, à mon sens, son allemand de Lager aux accents quelque peu étrangers trahissait un certain étonnement, une sorte d'ahurissement, plutôt que de la rancoeur : "Was? Du willst noch leben?"*  demanda-t-elle, et effectivement, à cet instant, moi aussi, je trouvai cela étrange, injustifiable et parfaitement immotivé. Alors je décidai qu'en ce qui me concernait je serais plus raisonnable. Mais déjà ils se penchaient vers moi et je fus bien obligé de cligner des yeux, puisqu'une main furetait devant eux, puis je fus jeté au milieu du chargement d'un charrette plus petite, ensuite on me poussa quelque part, je n'étais pas vraiment curieux de savoir où. Une seule chose me préoccupait, une pensée, une question qui ne m'était venue à l'esprit qu'à cet instant-là. Il est possible que ce fût de ma faute si je ne le savais pas, mais je n'avais jamais été assez prévoyant pour me renseigner sur les habitudes, le règlement, les méthodes de Buchenwald, bref, sur la façon dont ils le faisaient ici : au gaz, comme à Auschwitz, ou peut-être à l'aide d'un produit pharmaceutique, ce dont j'avais également entendu parler là-bas, éventuellement avec une balle, mais peut-être autrement, par l'un des mille autres moyens pour lequel mes connaissances étaient insuffisantes - je ne le savais tout simplement pas. En tout cas, j'espérais qu ce ne serait pas trop douloureux et c'est peut-être bizarre, mais cet espoir me remplissait, tout aussi réel que ces espoirs véritables, pour ainsi dire, qu'on fonde sur l'avenir. [...]

* "Quoi? Tu veux vivre encore?" 

éditions Actes Sud 1998, traduction : Natalia et Charles Zaremba
édition originale : Szépirodalmi Könyvkiadó, Budapest, 1975

Par Flora - Publié dans : traductions
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Mardi 25 novembre 2008 2 25 /11 /2008 10:09

 

Au commencement de mon blog, j'ai traduit le discours de la réception du Prix Nobel de I. Kertész, prononcé à Stockholm. Il y est question de son expérience fondamentale d'Auschwitz, à l'âge de 15 ans et surtout, des enseignements que lui - et l'humanité toute entière  - doit en tirer. Vous trouvez ici un extrait de ce roman monumental - non pas pour le nombre de pages - 366, mais pour son importance capitale, littéraire et historique. Et surtout, n'imaginez pas que c'est un Nobel au rabais que l'Occident aurait décerné par mauvaise conscience, pour "se racheter"  un peu... Kertész est un grand écrivain, capable d'allumer en vous l'étincelle d'une émotion profonde, tout en parlant à votre intelligence, sans chercher la facilité, les "effets"  et cet embrasement-là n'est pas prête à s'éteindre.

 

   Exceptionnellement, je me suis servie de l'excellente traduction de Natalia et Charles Zaremba, pour les éditions Actes Sud qui détient les droits des oeuvres de Kertész en français.

 

[...]Déjà, il fallait avancer : allez, à la douche. A la porte, devant moi, un détenu a fourré dans la main de Rozi un morceau de savon brun en disant et montrant que c'était pour trois personnes. Dans la salle de bains, on avait sous les pieds un caillebotis en bois glissant, au-dessus de la tête un réseau de tuyaux avec dessus une quantité de pommes de douche. Il y avait déjà beaucoup d'hommes nus qui avaient une odeur pas très agréable. J'ai trouvé étonnant que l'eau se mette à couler soudain toute seule, alors que tout le monde, y compris moi, cherchait en vain un robinet quelque part. Le débit de l'eau n'était pas vraiment abondant, mais sa température agréablement fraîche me convenait par cette chaleur. Et surtout, je me suis bien désaltéré, et j'ai senti de nouveau le même goût que tout à l'heure, à la fontaine : ensuite seulement, j'ai apprécié l'eau sur ma peau. Tout autour, des bruits joyeux, les gens pataugeaient, s'ébrouaient, éternuaient. Les gars et moi, on se moquaient les uns des autres à cause de nos têtes rasées. Il s'est avéré que le savon ne moussait malheureusement pas beaucoup, mais qu'il contenait en revanche beaucoup de petits grains acérés qui provoquaient des égratignures. Malgré cela, un homme grassouillet, là, non loin de moi, avec sur la poitrine et le dos une toison noire frisée qu'on lui avait visiblement laissée, s'en frottait longuement, solennellement, je dirais même avec des gestes rituels. A mes yeux, il lui manquait quelque chose - hormis ses cheveux, bien entendu. Alors seulement j'ai remarqué que, sur le menton et autour de la bouche, sa peau était plus blanche qu'ailleurs et pleine de coupures récentes et rouges. C'était le rabbin de la briqueterie, je le reconnaissais : ainsi, il était venu, lui aussi. Sans sa barbe, il était déjà moins singulier : c'était un homme ordinaire, avec un nez un peu grand, d'allure foncièrement banale. Il était encore en train de se savonner les jambes quand, aussi soudainement qu'elle était arrivée, l'eau a cessé de couler : il a regardé d'un air surpris en l'air, puis tout de suite en bas, devant lui, avec une espèce de résignation, comme quelqu'un qui en même temps prend acte de la disposition d'une volonté supérieure, la comprend et s'incline. [...]

 

Par Flora - Publié dans : traductions
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Mardi 18 novembre 2008 2 18 /11 /2008 12:38

La famille du narrateur, de la noblesse ruinée, vit dans une grande pauvreté où le petit garçon rêve en vain d'un bol de lait que la cousine  -  paysans aisés  -  lui refuse. Le garçonnet la surprend avec le garçon de ferme.

[...] Je posai la monnaie sur le coin de la table en chuchotant :
   - Elle ne peut pas en donner. Elle n'en a pas.
   Ma mère se redressa, durcie, et je m'attendais à des cris et des insultes.
   Cependant, elle ne dit rien. Pas un mot. Elle toucha son front et dit:
   -  Bien.
   Ce fut une triste soirée lourde. Aucun de nous ne dit mot. Et moi, je regardais la flamme vacillante de la bougie, et je pensai que décidément, la grande lampe usait beaucoup trop de pétrole s'il n'y en avait plus une goutte dans la bouteille. Et je pensai aussi que deux jours et ce sera Noël et que j'aimerais que mon père revienne pour Noël. Même si c'est mieux pour lui qu'il ne revienne pas, tellement il a horreur de voir cette grande pauvreté, et quand il s'en va, c'est pour être avec des riches, car on ne peut faire des affaires qu'avec des riches. Mais il paraît que ça ne marche pas non plus, car il s'absente longtemps et revient quand même à pied, sans un sou...
   Je me couchai vite, mais il ne me venait que des pensées de grandes personnes, de ce genre. 
   La nuit, dans le noir, quelqu'un cogna à la fenêtre.
   -  Judit! Judit! 
   -  Eszter! cria ma mère, - c'est toi?
   -  C'est moi. Pour le seigneur miséricordieux, laisse-moi entrer.
   Ma mère la laissa entrer. Et moi, je tremblais sur le lit comme une feuille. Saisi de frissons.
   On entendit craquer une allumette mais avant qu'elle ne n'éclaire, ma tante Eszter chuchota avec frayeur :
    -  Non, n'allume pas si tu ne veux pas ma perte. Ouvre le lit, je suis morte.
    Ma mère ouvrit le lit de mon père et ma tante s'y coucha toute habillée. Tout d'un coup, elle poussa un petit cri :
    -  Aïe, ne me touche pas! J'ai mal... Il m'a broyée! et elle éclata en sanglots. -  Il m'a battue. Il a failli m'achever.
   J'écarquillai les yeux mais je ne voyais rien. Je dressai les oreilles mais je ne percevais aucun bruit, comme si ma mère n'avait pas été là.
   La femme émit des sanglots étouffés, convulsifs.
   -  Oh, moi, folle à lier... Il m'a prise sur le fait... dit-elle grinçant les dents.  -  Et il m'a battue, je suis restée à terre, dans la cour. Une heure à me geler. Où aller? Il m'a enfermée dehors. Je n'ai que toi pour m'héberger. Si je vais chez chez quelqu'un d'autre, je suis finie. N'importe qui d'autre me donne...
   Et elle gémissait, haletait  et sanglotait.
   -  Je sais que ton mari n'est pas là. Et puis toi, tu es au courant.
   -  Moi? dit ma mère.
   -  Il n'a rien dit?... le gamin?...
   Je faillis tomber du lit.
   Et ma mère parla. De sa voix terriblement calme qui m'effrayait tant et qui, parfois, rendait fou mon père.
   -  Non. Mon fils n'a rien dit.
   Et moi, ce "mon fils", tremblais comme une feuille.
   Ma tante Eszter sombra dans un silence de mort. Elle cessa de parler, de pleurer, d'émettre le moindre bruit.
   Ma mère se coucha et moi qui dormais à ses pieds, je les sentis glacés.
  Le matin au réveil, tout était calme comme à l'accoutumée. Le poêle chauffait, ma mère allait et venait.
  Je m'habillai et pendant que j'attendais le déjeuner, la bonne de ma tante arriva. Elle était bruyante et gaie et non pas coléreuse et agressive comme la veille. Plutôt d'humeur moqueuse.
   -  Ma patronne vous envoie ce pot de lait. Toute la traite d'hier soir. Elle l'a juste écrémé. Elle avait besoin de la crème pour la brioche.
   -  C'est bien, Zsuzsi, dis à ta patronne que je la remercie... Attends.  Apporte-lui cette paire de boucles d'oreille en souvenir.
   Et elle ouvrit le coffre à bandes de fer et lui donna ses plus belles boucles d'oreille.
   Moi, je ne trouvai pas le lait trop cher payé. L'émerveillement de Zsuzsi devant le beau bijou était à l'égal de ma joie à la vue de cette grosse marmite ventrue. J'attendais pouvoir enfin déjeuner du lait.
   Ma mère prit la marmite géante et se mit à déverser son contenu tout doucement dans le seau à cochon. Car nous possédions un pauvre cochon esseulé.
   Je pâlis, pris d'une frayeur mortelle.
   Ma mère me vit. Elle se figea, la coulée du lait devint plus mince.
  Enfin, après un gros soupir, elle s'attendrit et une larme descendit son beau visage douloureux. Elle dit:
    -  Bon, donne-moi ton bol, mon petit.
   

Par Flora - Publié dans : traductions
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Mercredi 12 novembre 2008 3 12 /11 /2008 10:52

[...] Dans l'après-midi, on sonna à la porte. Bátky émergea de ses rêves bourgeois et ouvrit. La dame se tenait sur le seuil.
    -  Je viens chercher Madelon, dit-elle avec simplicité.
    -  Oh! oh, et encore oh! dit Bátky, perdu dans la contemplation des méandres du destin. Prenez place. Madelon est toujours en vie. Mais comment m'avez-vous trouvé? Tout de même, Londres est une grande ville...
    -  C'était très facile, dit la dame. Hier, vous m'avez laissé ce livre pour que je le tienne pendant que vous vouliez bien vous charger de Madelon. Dans le livre, il y avait une lettre adressée à János Bátky à Londres, Francis Street... je suppose que c'est vous. Je suis venue l'après-midi pour vous trouver à la maison. Je voudrais m'excuser... j'imagine ce que Madelon pouvait vous faire endurer cette nuit... pauvre homme!
    -  Oh, nous commencions à devenir amis, dit Bátky avec pudeur. Toute la nuit, je l'ai caressé en pensant que c'était votre main qui le touchait.
    -  Vous êtes charmant, dit la dame en ôtant son chapeau.
  Bátky vit à aussitôt à quel point elle était superbe. "J'ai toujours aimé les femmes des marchands de tabac. Elle a quelque chose de la blondeur du tabac de Virginie dans les cheveux."
   Ils firent du thé et tandis que la dame le versait, Bátky saisit l'occasion pour noter sur un bout de papier : "Les amours débutent en septembre ou en janvier."
   Après le thé, il s'assit aux pieds de la dame et posa sa tête sur ses genoux. Il imagina qu'ils étaient chez elle, à la maison. A East Ealing. Sur les murs, la famille suspendue, le grand-père avec ses favoris. Le gramophone diffuse des chants de Noël. Tout est calme et immuable. L'Empire britannique sur ses fondements solides. Madelon joue avec un chaton devant la cheminée.
   Les lèvres de la dame avaient le goût d'une confiture de fraise faite maison. Elle ôta ses vêtements avec les gestes calmes et doux de quelqu'un qui sait que demain sera un autre jour. Tant de détermination émanait de son être que Bátky ne s'étonna même pas de sa conquête. Apparemment, chez eux, c'est la suite normale du thé. Jenny faisait de même...
   -  Je reviendrai, dit la dame vers le soir.
   -  J'en serai heureux, dit Bátky avec conviction. Me diriez-vous votre nom?
   -  Oh, je croyais que vous m'aviez reconnue. Vous avez pu voir souvent ma photo dans la presse. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Et elle s'en alla.
   Cet accord final peina Bátky car il appréciait la sincérité chez les gens. Dans la plupart des cas, il rompit avec les dames qui prétendaient se faire arracher une dent tandis qu'elles étaient dans les bras d'autres hommes. Pourquoi a-t-elle honte d'être la femme d'un marchand de tabac jeune mais aisé? Les Anglais sont d'incurables snobs. Si j'avais une petite maison à East Ealing, avec le grand-père aux favoris suspendu aux murs, je ne le nierais pas.
   Ce mensonge le démoralisa tellement qu'il ne tomba pas amoureux de la dame. Sa solitude pesait comme un plafond s'affaissant progressivement sur lui. Dans les rues de Londres, c'était toujours le crépuscule, avec une pluie fine; sur Campden Hill, de vieux messieurs déambulaient vers le repos éternel. Rien que dans le quartier de Kensington, deux millions de vielles dames habitent. La vie n'a aucun sens. Quelque part, au fond d'un château écossais peut-être, ou dans une allée obscure d'arbres centenaires, une comtesse ténébreuse met fin à sa vie, à l'instant même.
   Un jour, la dame réapparut. Ils passèrent de nouveau un après-midi très agréable. Bátky était était d'humeur sensible et confiante, il racontait Budapest où les cafés projetaient sur la rue leurs lumières intimes, et les serveurs savaient quel journal vous donner à lire et de mystérieux pauvres nettoyaient la belle neige blanche, à la pelle, la nuit.
     -  Comment vous appelez-vous? demanda-t-il, s'attendant à ce qu'elle soit enfin sincère.
     -  Mais je l'ai déjà dit. Je suis la Comtesse de Rothesay.
   Bátky devint froid et distant. Il se rendit comte qu'il ne serait jamais proche de cette femme et que l'amour ne vaut rien sans l'intimité entre les âmes. 
     -  Demain, je pars, dit-il, pour la France où mon père est gardien de tour à Notre-Dame.
     -  Quand reviendrez-vous? demanda la dame.
     -  Je ne reviendrai jamais, répondit Bátky lugubrement.
     -  Comme vous voulez, dit la dame en haussant les épaules et elle descendit prestement les escaliers.
   Quelques jours plus tard, le Sunday Pictorials publia de nouveau la photo  de la Comtesse de Rothesay. C'était elle.
   "Les femmes sont indéchiffrables"  nota Bátky sur un bout de papier qu'il rangea soigneusement.

Sa phrase favorite exprime parfaitement la légèreté de l'écriture d'Antal Szerb :  "On peut soulever des poids lourds avec des gestes d'haltérophiles, mais il est bien plus élégant de le faire comme si on ramassait simplement un mouchoir de femme..."

Par Flora - Publié dans : traductions
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Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /2008 11:26

[...] Chaque fois, je m'installe d'abord devant le miroir, je me regarde, je regarde mon visage, ma chevelure, j'y cherche les cheveux blancs.  Il arrive que j'enlève aussi ma chemise et je me demande pourquoi ce corps, le mien, ne veut pas admettre que je suis encore la même à l'intérieur. Je me regarde dans le miroir mais, jour après jour, c'est une vieille inconnue qui me renvoie mon regard.
   Son visage est ridé, ses yeux délavés.
   Je me coiffe, je peux rassembler dans ma main une poignée de cheveux tombés.
   Bien sûr, je sais, tout le monde a cru à l'époque que je n'irais pas à l'enterrement, que j'aurais peur ou honte. Ils pouvaient croire tout ce qu'ils voulaient.
   Béa gisait encore dans le plâtre, on parlait d'eux dans les journaux, ça s'était passé près de Lepsény, comme dans une blague, la Wartburg au nez rond avait été emmenée directement à la casse, et moi j'étais là, à côté du trou, du tas de terre. J'avais mis des bas noirs, une jupe noire, un corsage noir, tout en noir, comme une vraie veuve, et c'était ce que j'étais, je me tenais au deuxième rang mais j'avais fait faire une couronne de vingt-cinq roses, des boutons rouge cerise parmi des branches de pin, pour qu'ils fleurissent encore des jours après. La lumière coulait à flot et le soleil brillait, j'écoutais la musique stridente venue des haut-parleurs, les instruments à vent grinçants, et les cymbales qui éternuaient dignement. Un homme vêtu d'un costume sombre se tenait derrière le micro, il allait faire un discours lorsqu'il s'est mis à pleuvoir d'un seul coup, des petites gouttes mais qui tombaient très dru, comme si on avait arrosé avec une sorte de gigantesque tuyau, et pendant ce temps-là, le soleil continuait de briller, aucun nuage ne bougeait, pourtant, en un instant le sol est devenu gluant, glissant. L'asphalte devait l'être aussi à Lepsény, ai-je pensé, et j'ai tourné mon visage vers le ciel pour que l'eau le lave, qu'elle coule tout le long de mon visage, je n'ai rien à faire du maquillage, ce sera comme si j'avais pleuré.
   C'est vrai, j'ai toujours su me taire mais jamais pleurer.
   Je ferme les yeux, sans dormir bien sûr, mais tout s'éloigne progressivement, j'ai l'impression que le temps s'estompe, mais en moi, à l'intérieur, il reste immobile.
   Des taches rouges et noirs, derrière mes paupières.
   Le soleil y brille.
   Et j'entends, j'entends distinctement qu'ils bavardent là, dans la chambre, un homme et une femme, avec peu de mots, ou plutôt disant rarement quelque chose, comme ces gens qui se connaissent tellement que les mots sont superflus. Ils avalent des syllabes ou bien ce qu'ils disent n'a même pas de sens, il suffit qu'ils soient ensemble tous les deux, leurs voix, leurs corps, indissociables.
   Et lorsque le soir, entre les cheminées et les murs sans fenêtres, le soleil brille de nouveau jusqu'ici en oblique, lorsqu'il ne fait presque qu'effleurer les maisons de la rue Pannónia et que sa lumière est rouge, comme du sirop de cerise épais et collant qui coulerait tout autour des fenêtres noires, moi, je m'accoude de nouveau du côté de la rue, je regarde les vitrines déjà éclairées qui attirent les insectes, les moustiques, comme des voiles vivants s'agitant autour des lumières, et je regarde les autos, le bus numéro 15 qui déverse et qui aspire les gens, oui, je regarde avant tout les gens, ils se dépêchent, ils se prennent par le bras, ils se bousculent, ils s'évitent les uns les autres, comme ils sont nombreux! c'est une idée qui me vient toujours, mais seulement comme ça, comme si ce n'était pas moi qui le pensais, moi qui vis ainsi, comme si, jusqu'ici, j'avais seulement rêvé ma vie entière, les jours cliquettent comme un moteur de Wartburg, ils cliquettent, moteur deux temps oblige, et je sais que la vie qui est en moi, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus, ce n'est déjà plus moi.

Fin de la nouvelle précédente, je n'ai pas pu résister à la tentation de mettre la fin qui se termine comme une musique qui se meurt en sourdine...

Par Flora - Publié dans : traductions
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Dimanche 2 novembre 2008 7 02 /11 /2008 17:03

[...] Cette après-midi-là, il faisait encore chaud et la lumière tombait en cascade sur la cour, j'ai bouché un peu le tuyau d'arrosage avec mon index pour vaporiser l'eau sur les géraniums, et j'ai regardé la buée, une sorte de petit nuage qui montait en se décomposant en arc-en-ciel, je portais ma chemise bleue sans manches, des sandales et une jupe froncée, j'imaginais comme il serait agréable de se baigner là, tout simplement, debout sur les carreaux de grès jaune, j'imaginais les gouttes d'eau tiédie retombant sur moi, et la toile bleue plaquée sur mes seins, la jupe sur mes cuisses, mes cheveux devenus tout foncés, collés sur ma tête comme un foulard serré, un casque brillant.
   Je tenais le tuyau frais quand j'ai entendu la pétarade du moteur du côté de la porte.
   La Wartburg, ai-je reconnu tout de suite, et j'ai tendu l'oreille vers le claquement de la portière.
   Czabánferi ouvre le portail et, au moment où il fait demi-tour, à ce moment-là seulement, il lève les yeux, droit sur moi. Il s'arrête, non seulement parce qu'il me voit arroser les géraniums avec le tuyau, mais parce qu'il sait, lui aussi, de quelle manière les couleurs de l'arc-en-ciel scintillent dans la buée, parce que dans les rayons du soleil chaque goutte d'eau ressemble au jaillissement d'une fusée de feu d'artifice, et j'ai vu qu'il savait aussi que la robe mouillée collerait de plus en plus à ma peau, il s'est donc arrêté et, depuis l'ombre du portail, il a regardé, ébahi, vers la lumière tandis que derrière lui continuait à cliqueter  le moteur de la voiture, comme une énorme horloge grinçante qui, tout à coup, ne peut plus faire tourner la figurine de bois qui prédit le mauvais temps, raide silhouette masculine à la moustache taillée. Nous nous sommes regardés ainsi, Czabánferi et moi, jusqu'à ce que la femme assise derrière le pare-brise bombé se mette à crier, Béa s'est mise à crier, elle a même appuyé sur le klaxon de la Wartburg, au cas où le bruit du moteur aurait couvert la voix, elle a klaxonné longuement, et avec l'autre main, elle a fait des gestes pressants, et ça n'a pas été vain puisque Czabánferi, comme obéissant à un ordre, a levé la main en signe de réponse, et il est reparti, il s'est assis derrière le volant, il a appuyé sur l'accélérateur et il est entré dans la cour. Il a regardé droit devant lui en passant près de moi au ralenti, jusqu'au coin du fond, près de la porte de la cave, où il avait l'habitude de se garer de telle façon qu'on ne pouvait ouvrir la portière que du côté du volant et que Béa aussi devait s'extirper de ce côté-là.
   J'ai regardé le visage de Czabánferi mais même sans le vouloir je ne voyais que le sourire triomphant de Béa, celui de la gagnante à qui il suffisait de klaxonner et d'agiter la main, et tout en serrant le tuyau noir, j'apercevais le rayon de soleil qui brillait sur le toit bombé, le capot et le coffre de la Wartburg et j'ai vu les géraniums rouges prendre une couleur cerise dans le reflet de la voiture bleu-ciel. [...]


Traduction: R.T. (avec la collaboration de Gilbert Millet)
Edition  Noran  2001

Zoltán Körösi  (né en 1962)  est un des éminents représentants de la nouvelle génération d'écrivains, émergeant de la période post-communiste. Son écriture oscille entre réalisme et merveilleux pour aborder le basculement des repères dans un style foisonnant.  
 

Par Flora - Publié dans : traductions
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Vendredi 17 octobre 2008 5 17 /10 /2008 10:20

[...] Elle ne se recoucha pas ; de toute façon, elle n'aurait pas pu dormir. Elle aurait jugé inconvenant de dormir dans un lit tandis que son chien se battait contre la mort sous l'armoire, dans la noirceur empoussiérée, tissée de toiles d'araignée. Si au moins l'animal pouvait terminer cette dernière affaire de sa vie dehors, à l'air libre, sur le sol doux et friable où il pourrait creuser, avec ses derniers mouvements, le trou commun de tous les êtres pour s'ensevelir ! Madame Ancsa avait le regard lucide des femmes sur les choses de la vie et de la mort  -  surtout en ce moment où elle tenait peu à la vie elle-même  -  cependant, sa sensibilité ne's'est pas estompée : elle savait ce que vie indigne et mort indigne signifiaient. Son désarroi venait surtout de son incapacité d'accomplir sa mission de femme : elle ne pouvait aider ni ici ni ailleurs.
    Elle resta assise jusqu'à l'aube dans le fauteuil à la housse marron, près de la fenêtre qui filtrait la lumière argentée des lampadaires de la place Jászai Mari. Vers le matin, elle s'assoupit, dans l'espoir peut-être que Niki, entendant la respiration régulière du sommeil, ressorte à la lumière. Des voix fortes et des pas dans l'entrée la réveillèrent, sa porte s'ouvrit sans frapper. Son mari fit son entrée, avec un petit bouquet jaune dans la main.
    A présent, ils se tiennent sans un mot devant l'armoire. L'ingénieur qui avait enduré beaucoup de choses au cours des cinq dernières années et qui avait supporté toutes les humiliations physiques et psychologiques avec un calme incomparable, de toute évidence bouleversé par le retour à la maison, perdit son contrôle et la nouvelle de la mort de son chien le fit fondre en larmes. Il semble maintenant sûr que Niki avait expiré et qu'il est étendu sans vie sous l'armoire : s'il entendait encore la voix de son maître, il rassemblerait ses dernières forces pour ressortir. Appuyé contre l'armoire, Ancsa essuye ses larmes et regarde vers le recoin de la chambre, la couche vide du chien, abandonnée avec une croûte de pain desséchée. Sa femme l'enlace convulsivement; elle ne pense qu'à une chose : on lui a rendu son mari. Elle demande, pour la centième fois, comment il a été libéré, quand on lui a signifié sa libération, s'il est en bonne santé, s'il veut manger, se coucher, dormir. L'ingénieur lui étreint la main en silence.
    -  As-tu appris enfin pourquoi on t'a mis en prison?
    -  Je ne l'ai pas su, dit l'ingénieur.
    -  Ni pourquoi on t'a libéré ?
    -  Non, dit l'ingénieur.  -  On ne me l'a pas dit.
   La femme tourne le dos à l'armoire. Cependant, elle sait qu'une tâche difficile l'attend encore. Il faudra enterrer Niki. En souvenir de sa courte vie, faute d'avoir une photographie, elle gardera le caillou, trouvée l'autre jour sous le tapis.

éditions Ciceró  Budapest  1994
Tibor Déry  a été présenté brièvement après l'extrait de sa nouvelle : "Amour"  Ce texte est inspiré également de l'ambiance des années de plomb. 
      

Par Flora - Publié dans : traductions
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Samedi 4 octobre 2008 6 04 /10 /2008 11:01

  [...] Pendant un certain temps, rien n'a changé. A. l'appelait régulièrement, après chaque contrôle : le processus semblait stagner, la tumeur n'augmentait pas, ne diminuait pas non plus, il est vrai. E. vivait au jour le jour comme ceux dont la maison se situe dans un endroit inondable ou sur le trajet possible d'une avalanche : s'il ne se passe rien pendant des années, des décennies, les habitants finissent par trouver l'éventualité d'une catastrophe de plus en plus improbable, et l'oublient même plus ou moins.  
   Puis un jour, son téléphone sonna.
  -  Tu es chez toi? demanda la voix sourde, lointaine de son mari.
  Lorsqu'elle lui ouvrit, elle ne vit pas tout de suite les ravages de la maladie sur le visage et la silhouette de A., elle remarqua juste qu'il était maigre, beaucoup plus maigre qu'aux temps de leur première rencontre. E. songea un instant qu'il avait eu peut-être cet air-là, adolescent, quand elle ne le connaissait pas encore. Une fois dans la chambre, elle aperçut le visage ressemblant à un crâne décharné, les gestes lents et hésitants  -  comme si le corps amaigri avait eu du mal à vaincre la résistance de l'air  -  et le regard indécis, craintif et suppliant des yeux bleus, pleins de bonté.
   -  Métastases osseuses, dit son mari, s'assayant dans un fauteuil avec la prudence d'un plongeur.  -  Tiens, ça existe encore? et doucement, avec précaution, il prit sur l'étagère le chat en feuilles de maïs qu'il avait offert à E., il y avait une éternité, à une occasion oubliée.  -  Pardon, je suis un peu assommé par la morphine..., ajouta-t-il.
   A. devait se présenter à l'hôpital le lendemain, pour un examen ou un traitement que l'on ne pouvait effectuer dans sa ville natale. Il avait son pyjama, ses pantoufles et sa brosse à dents sur lui, dans son élégante sacoche noire. Il ne pouvait plus tellement manger, répondit-il à la proposition de E. de préparer un dîner, mais il boirait éventuellement une bière. Lorsque E. s'inquiéta de savoir s'il pouvait boire de l'alcool avec les antalgiques, son mari se contenta d'un geste las, accompagné d'une grimace.
   E. alluma la télé, ayant découvert dans le programme qu'une des chaînes présentait la petite ville allemande qu'ils avaient jadis visitée ensemble. Dans le film, ils revirent en effet quelques lieux familiers : la cathédrale gothique, la place principale, la façade de la pâtisserie où ils avaient pris leur petit déjeuner un jour. A. se rappela que  les propriétaires qui les hébergeaient et qui leur avaient offert des fraises s'appelaient Frau et Herr Holzschue. E. ne s'en souvenait plus, par contre, le nom d'une brasserie lui revint où ils avaient un peu bu et qu'ils étaient rentrés en chantonnant dans la nuit douce et gothique.
   -  Et il y avait un parc quelque part, avec des écureuils... Et un large escalier qui descendait vers l'eau, insista-t-elle mais son mari secoua la tête ne se rappelant ni les escaliers, ni les écureuils.
  Puis, ils se mirent au lit car le lendemain, A. devait se lever tôt. Il disparut quelques instants dans la salle de bains, puis réapparut en pyjama et pantoufles comme s'il avait eu l'habitude de dormir tous les soirs  près d'elle sur le lit déplié. Ils lirent un peu, dos à dos, puis ils éteignirent. A. proposa de dormir sur le canapé ou dans un fauteuil car, amaigri, il ne pouvait rester longtemps dans la même position et craignait de la réveiller en se retournant. E. lui demanda qu'ils essayent quand-même de s'endormir côte-à-côte. A., déjà à moitié assoupi, marmonna qu'il était très fatigué et, l'instant après, il sombra dans le sommeil, la tête posée sur le bras de E.
    Recroquevillé, immobile, il avait la respiration crispée, saccadée. E. ne parvenait pas à s'endormir. Son bras s'engourdit mais elle n'osait pas bouger. Tout son corps, y compris son bras inerte, fut envahi par une impuissante tendresse à peine supportable, avec une force qu'elle n'avait jamais ressentie, pas même au début de leur histoire. Elle aurait aimé faire quelque chose, proposer à une puissance invisible le pacte d'offrir à A. la moitié des années qui lui restaient à vivre, attraper le corps décharné sur les bras et se sauver avec lui en courant, dans un endroit où ils seraient en sécurité tous les deux. [...] 

Zsuzsa Rakovszky (1950-) écrivain, poète, lauréate de plusieurs prix littéraires. La nouvelle dont vous lisez l'extrait, a été publiée dans l'anthologie Az év novellái  (Nouvelles de l'année)  éd. Magyar Napló, Budapest 2008

traduction : R.T.

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