Après les petits gâteaux, il est parti, penaud. Tout le temps du goûter, je m'étais confondu en
excuses hypocrites. J'étudiais la raie à gauche, dissymétrie qui donnerait à la photographie son allure équivoque. Je finissais la boîte de chocolats qu'il avait eu la bonne idée de nous offrir.
En récompense, j'opte pour la contre-plongée au grand angle qui donne du volume aux testicules, miniaturise la tête qui n'est chez lui qu'un appendice. A peine est-il parti que les Stukas
reviennent :
"Tu refuses tout ce que je propose mais tu n'as jamais su faire carière tout seul, exposer, décrocher des contrats tout seul. Tu n'as jamais su faire l'amour...
- ... tout seul ? Heureusement pour toi."
Quand elle a terminé, je me fais l'effet d'une laitue, salade pacifique, recroquevillée, jaunie sous le nouvel accès d'autorité. Les plantes les plus humbles ont besoin
de douceur. Elise m'épluche avec rudesse, me trempe dans le vinaigre. Je sais ce qu'elle attend de moi : un cancéreux aphone, gorge sciée, anus artificiel, perpétuelle odeur de pourriture,
absence de cheveux, poumons scalpellisés en phase terminale, mâchoire pendante, rongée. Au lieu de travailler en macro sur un demi-menton, la moitié gauche de la bouche, une pommette osseuse, le
blanc de l'oreiller pour souligner le teint de coing et donner du relief aux poils gris mal rasés, j'éclaire de profil, de face, je cadre tout le visage, je multiplie les prises. Plus qu'une
photos, une agression.
Quelques petits scandales, des maladies plus médiatiques, les gens ne donnent plus pour le cancer. Une campagne publicitaire s'impose. On veut me la confier. Sur le
contrat poisseux, j'ai pu lire le slogan :
"Tout le monde n'a pas la chance de mourir du sida."
Je suis injuste avec Elise. Elle me triture, me pousse, me secoue. C'est pour
cela que le l'ai épousée... La pluie tombe, une petite pluie d'automne, insinuante et mièvre, qui brouille les vitres. Que dira mon cancéreux en me voyant si gros? Rien. Il n'a plus de
cordes vocales.
Perrine a été la dernière retrouvée, de la chair en lambeaux dans le premier wagon. J'ai envie de perdre cent kilos, de me ratatiner comme un
pruneau, un raisin sec ou un Voltaire. Mais je reprends lâchement de la mousse au chocolat. Le barbu me rapporte un exemplaire tout neuf, tout sec, de son contrat. La mousse est délicieuse.
Il faut bien que je signe...
Je choisis la lâcheté.
"Le photographe" in Ennemis très chers, éd. Manuscrit 2001
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