Gilbert

Mercredi 10 décembre 2008 3 10 /12 /2008 10:56

    Après les petits gâteaux, il est parti, penaud. Tout le temps du goûter, je m'étais confondu en excuses hypocrites. J'étudiais la raie à gauche, dissymétrie qui donnerait à la photographie son allure équivoque. Je finissais la boîte de chocolats qu'il avait eu la bonne idée de nous offrir. En récompense, j'opte pour la contre-plongée au grand angle qui donne du volume aux testicules, miniaturise la tête qui n'est chez lui qu'un appendice. A peine est-il parti que les Stukas reviennent :
     "Tu refuses tout ce que je propose mais tu n'as jamais su faire carière tout seul, exposer, décrocher des contrats tout seul. Tu n'as jamais su faire l'amour...
      -  ... tout seul ? Heureusement pour toi."
     Quand elle a terminé, je me fais l'effet d'une laitue, salade pacifique, recroquevillée, jaunie sous le nouvel accès d'autorité. Les plantes les plus humbles ont besoin de douceur. Elise m'épluche avec rudesse, me trempe dans le vinaigre. Je sais ce qu'elle attend de moi : un cancéreux aphone, gorge sciée, anus artificiel, perpétuelle odeur de pourriture, absence de cheveux, poumons scalpellisés en phase terminale, mâchoire pendante, rongée. Au lieu de travailler en macro sur un demi-menton, la moitié gauche de la bouche, une pommette osseuse, le blanc de l'oreiller pour souligner le teint de coing et donner du relief aux poils gris mal rasés, j'éclaire de profil, de face, je cadre tout le visage, je multiplie les prises. Plus qu'une photos, une agression.
      Quelques petits scandales, des maladies plus médiatiques, les gens ne donnent plus pour le cancer. Une campagne publicitaire s'impose. On veut me la confier. Sur le contrat poisseux, j'ai pu lire le slogan :

        "Tout le monde n'a pas la chance de mourir du sida."

       Je suis injuste avec Elise. Elle me triture, me pousse, me secoue. C'est pour cela que le l'ai épousée... La pluie tombe, une petite pluie d'automne, insinuante et mièvre, qui brouille les vitres. Que dira mon cancéreux en me voyant si gros? Rien. Il n'a plus de cordes vocales.
       Perrine a été la dernière retrouvée, de la chair en lambeaux dans le premier wagon.  J'ai envie de perdre cent kilos, de me ratatiner comme un pruneau, un raisin sec ou un Voltaire. Mais je reprends lâchement de la mousse au chocolat. Le barbu me rapporte un exemplaire tout neuf, tout sec, de son contrat. La mousse est délicieuse. Il faut bien que je signe...
       Je choisis la lâcheté.

"Le photographe" in  Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001     

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Samedi 6 décembre 2008 6 06 /12 /2008 10:17

  
Le temps parle pour Elise. Les hommes décèdent petitement, laissent leur femmes poser des fleurs au cimetière... Je fais le dos rond, j'accentue ma ressemblance avec une montgolfière. Un jour, j'ai essayé de me gonfler d'air chaud. Des heures à inhaler une fumigation d'eucalyptus, sans décoller un centimètre.

    J'ai froid aux pieds. Le barbu est revenu. Avec un beau sourire, il tend cinq pièces d'un franc:

"Votre monnaie !"

Je prends. Quand l'adversaire se montre à la hauteur, je sais faire preuve d'esprit sportif. Le combat n'est pas achevé pour autant. Je trouve ce nabot antipathique : des sourcils joints, broussaille en haut du nez, un front court de primate chevelu, tous ces poils... Les barbes sont des masques. Elles manquent de franchise. Moi, je me rase trois fois par jour.
   Le passer par la fenêtre? Le scalper? Lui arracher un oeil ou deux? L'émasculer entre deux pierres? Elise ne le tolérerait pas. Sur son joli contrat, je renverse ma tasse de thé, poisseuse de cinq ou six sucres. Frénétique, il éponge avec une serviette, sépare les pages pour éviter qu'elles ne se collent, presse d'un mouchoir celles qui menacent de se gondoler. Les gestes d'un maniaque.
  
   Comment faire son portrait? En plongée, à la verticale au-dessus de lui. La crinière noire et le nez qui pointe, gris pâle, ridicule, à l'image de son sexe que je pressens insignifiant. Tout en bas, dans le flou, les genoux serrés, le contrat qui sèche, le mouchoir qui tamponne. [...]

illustration : T.R.


Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Vendredi 28 novembre 2008 5 28 /11 /2008 12:53

   Un vendredi matin, après sept jours de drôle de guerre, ce que les autres appellent une lune de miel, Elise attaque sur tous les fronts, fixe un ultimatum. Je renonce à me battre. Armée de juin 1940, inconsistant et résigné, je me répands dans la campagne, emportant pêle-mêle sur les routes de France les matelas et les conserves, les bijoux de famille et trois soupçons de dignité. Je me souviens, mon père l'a si souvent raconté que les Stukas devaient leur efficacité aux hurlements de sirène qui semaient la panique  parmi les réfugiés avant de les cribler de balles. Elise me fait le même effet. C'est d'une voix stridente qu'elle impose sa loi. Les cordes vocales se pincent. le yeux fusillent. Je rends les armes, j'armistice dans la honte. Je lui fais don de ma personne.

   Le barbu se présente aussitôt, coup de sonnette pusillanime, paroles mielleuses et raclements de gorge. Il serait facile d'ignorer sa main humide, de laisser la mienne sur l'estomac qu'elle masse pour hâter la digestion. Sournois, je pourrais écraser les phalanges. J'ai la poigne solide. Les doigts du gringalet ne résisteraient pas. Je les entends croquer, craquer, esquilles dans la chair, beaux hématomes. Dans un sursaut d'humour, mon 18 juin modeste et instinctif, je saisis au fond de ma poche une pièce de cinq francs et je la place dans sa paume ouverte. Elise tourne le dos, emporte sous son bras le visiteur vaincu. Apparemment, la farce ne lui plaît pas.

    Quarante-trois heures de jeûne, deux nuits de fièvre et d'estomac tordu. Ma résistance culmine, le midi, devant le réfrigérateur héroïquement scellé. Dans la chambre noire, j'agrandis le sein gauche de Perrine, son pied droit. Des particules blanches flottent encore dans la maison. Elise me maudit toujours dans des nuages de plâtre. Les portes claquées font partie de ses spécialités, au même titre que le coq au vin, la tarte Tatin, l'appât du gain. Elle ne maîtrise pas son impatience vindicative. je ne lui en veux pas. La réussite, les beaux contrats des magasines sanguinolants, elle les veut pour moi aussi.

    A l'aube, mon oreille cède au claquement de la serrure, mes narines au parfum chaud du chocolat, mon oeil à la vue de la pile de croissants. Une capitulation consommée la bouche pleine, à l'heure où le curé carillonne une messe basse. Chassés de leur clocher, les pigeons revanchards ricanent dans mes pommiers. Elise et moi... Nous vieillirons ensemble, perdant nos dents, nos seins et nos cheveux, enfermés aux "Glycines", aux "Résédas", hospices aux noms riants, aux odeurs rances. Devenus sourds, nous réciterons les dialogues de toujours, chamailleries sans fin qui entretiennent les illusions :

   "Ce n'est pas le talent qui compte, bredouillera-t-elle dans son dentier. C'est l'image, c'est l'impact. Il faut choquer, happer."

   Je répliquerai en expulsant un jet informe de salive :

    "Mes cadavres sont timides. Un pouce, une omoplate, leur pudeur les empêche d'en montrer plus."

   Elle m'ordonnera de prendre un mouchoir, d'essuyer mon menton. J'obéirai.

la suite... 

 

   

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Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /2008 14:10

   Une roue faussée, montre molle, occupe le centre et capte le reflet d'un projecteur. Elle repose entre deux traverses, en avant du rail qui se redresse et monte posément vers la droite, jusqu'au milieu du cadre, emportant une tubulure sectionnée. Plus haut, la tôle

accordéonne, plissures tendues en vertical sur toute la largeur. Moi qui aime tant le noir et blanc, j'ai choisi la couleur. Elle seule permet de distinguer les tons de rouge : le vermillon du métal écaillé, le pourpre coagulé du sang. Je n'avais pas remarqué le doigt qui dépasse sous la roue. Je ne l'ai vu qu'au développement. Perrine n'aurait pas dû prendre le train.

    J'ai gardé ces photos. Elles clandestinent en l'absence d'Elise. En me voyant si nostalgique, elle penserait que je me pervertis, que je retombe dans mes travers anciens. Au tout début, Perrine me servait de modèle. Je photographiais une oreille, un pied, un coude, dix centimètres de cuisse. J'ai toujours adoré les gros plans. Dans le refuge de ma chambre noire, j'agrandis des détails, un nez, un confetti au-dessus de la tempe, un soutien-gorge, un gros orteil, jusqu'à ce qu'étirés dans tous les sens ils en deviennent méconnaissables, abstraits, intemporels. Observateur de ce monde géant, je rapetisse enfin, je deviens mouche, fourmi, puceron, si maigre que je peux manger sans crainte de grossir.

    L'anecdotique ne me concerne pas, le train lancé dans le tunnel alors qu'un bloc se détache de la voûte, provoquant l'avalanche, rocs, terre, tremplin que la motrice percute avant de se ficher très haut dans la paroi, poussée par les wagons qui se referment d'autant mieux sur les corps, les pressent et les écrasent, qu'un second autorail a surgi à revers. Les vautours se bousculent, violent au flash des voitures emboîtées, des secouristes, des casques, des civières, des familles affolées, une blessée que l'on mutile pour l'extraire. Je ne retrouve pas Perrine, je me concentre sur le sol, les rails, les tôles. J'ai trop peur d'en voir plus...

 

illustration: R.T.  

la suite... 

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Samedi 15 novembre 2008 6 15 /11 /2008 00:27

   Bouddha de pierre, immobile pour mille ans, je me rengorge dans la stupidité de mon sourire. Elise me sculpte avec ardeur. Elle se croit Pygmalion. Elle n'est que Botero, moulant des chairs replètes auprès desquelles les baigneuses de Renoir ont la maigreur livide d'un beau cancer du foie. Elle me trouve du talent. Je n'ai pas de chance.
    Une main. La gauche. Tranchée. Paume vers le sol. Une main ambiguë, insolite, masculine par l'ampleur de l'articulation des doigts, par les veines qui saillent, féminine par sa ligne élancée, ses ongles manucurés poussant le raffinement jusqu'à offrir au photographe des lunules harmonieuses, toutes de même taille. La chair est pâle, presque blafarde, formant contraste avec les pierres du ballast et la noirceur des poils disposés en oblique par le peigne qui ne me quitte jamais. L'alliance, point névralgique, accroche la lumière, aux deux tiers vers la droite, vers le haut.
    J'ai choisi l'angle qui escamote la plaie, qui la repousse à l'ombre, accordant aux caillots du poignet une apparence de grumeaux, de nodules flottant sur une masse grise. Les cris n'apparaissent pas, ni les râles des mourants, l'effervescence des sauveteurs, le mordant de la scie, l'odeur tiède du mazout. Un pompier a vomi sur une traverse voisine, près d'un crâne éclaté, vidé de sa substance qui commence à sécher, à se peupler d'insectes. Ces scories sont absentes du cliché. Mes cadavres d'alors ont la décence de ne pas se répandre.
    Photographie lointaine. Photographie d'avant Elise. Entouré de coussins, je me gave de caramels et de rochers Suchard. Je nage dans une passivité douillette, le bec sucré, les yeux fermés. Ce matin, je lui ai offert un pot de chrysanthèmes. Il y a un an, Elise devait mourir. Une voiture réduite à la moitié de sa longueur. Dans la ferraille tordue, son visage épanoui. Les pompiers découpent la tôle pour la délivrer et pour extraire les restes comprimer de son mari. Expédié par la feuille de chou qui m'a embauché à l'essai, je compose un de ces clichés qu'ils s'acharnent à dénigrer :
   "On veut du factuel, pas de l'esthétique. On ne voit rien sur tes photos. Les personnages sont mal cadrés. Manque toujours un morceau..."
    Elise est du même avis. Rescapée séduisante, elle prend la pose devant mon objectif, dans le vacarme de la trancheuse et des badauds, le décapité en arrière-plan, adroitement maquillée d'un sang qui n'était pas le sien. Le résultat se montre à la hauteur de son abnégation : quatre colonnes en première page, une photo reprise par la presse nationale. [...]

La nouvelle est tirée du recueil Ennemis très chers, publié par l'édition Manuscrit en 2001. J'ai décidé de la publier ici en son intégralité, tellement il me semble cruel et incompréhensible de la réduire à n'importe lequel de ses extraits.


  

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Dimanche 9 novembre 2008 7 09 /11 /2008 10:35

[...] L'orgue résonne de ses tuyaux, siroupeux, racoleur, farci de fausses notes qui rendent supportable sa prétention, ajoutent au comique des voix reprenant en coeur ou croyant le faire, alors qu'ils ne sont pas deux paroissiens à suivre les mêmes mesures. Peut-être essaient-ils, par ce tintamarre, d'étouffer les paroles si niaises que les moins obtus pourraient s'en étonner, les indociles, ceux que le simulacre ne rassure pas, qui se sentent trop près de la mort pour espérer qu'elle les épargne, trop usés, trop ridés pour souhaiter se prolonger d'éternité.
   Un étrange ballet commence alors, parodie d'un jeu de son enfance par lequel se vérifiaient la coordination des mouvements et la capacité de se concentrer sur un message. Les genoux plient, craquent et se déplient, les mains se lèvent ou se joignent, les dos se courbent, se redressent. On se lève, se déplace, avec plus ou moins d'harmonie, plus ou moins de conviction, selon l'âge, le sexe et la vigueur des rhumatismes. Il s'est assis furtivement sur le dernier banc, afin de ne pas susciter trop tôt curiosité et rejet, afin que l'effet de surprise joue à plein, lorsqu'il l'aura décidé et seulement alors.
   Quand il se lève, choisissant le moment où les têtes ploient devant l'hostie spectaculairement brandie, il sait que la comédie est achevée, qu'il lui appartient d'en rédiger amoureusement la dernière scène, celle dont la drôlerie ne fera rire que lui. Ses pas résonnent dans l'allée, féroces, mathématiques, sans excessive rapidité ni lenteur artificielle, attirant les faciès béats vers ses vêtements détrempés, ses cheveux ruisselants et et ses yeux triomphants, suscitant les murmures ébahis, les grondements éteints de ceux qui n'osent pas. Il doit s'imprégner de chaque soupir, haussement de cils, plissement de bouches ou de museau, pauvre offrande à déposer sur Sa tombe, à creuser un peu plus la sienne.
   Reposant précipitamment son dieu, le prêtre le regarde accéder au domaine interdit qui le protège du commun des fidèles, la hauteur fière où s'effiloche la vanité de sa tâche. La colère durcit son front dégarni qui rejoint la tonsure, rapproche les sourcils ; ses lèvres s'entrouvrent mais il ne sait quoi dire et ne peut profaner le temple de ses imprécations. Vifs, diligents, toute onction retroussée, deux hommes se sont hissés au niveau de l'autel
, pour préserver celui-ci de l'impie, menaçant d'intervenir, de bouter l'infidèle qu'ils encadrent. La carte magique, extirpée de la poche en un geste qui redeviendra routinier, apaise les figures, métamorphose la rage en étonnement. Ses paroles le surprennent, tant elles se montrent fermes et calmes à la fois, tant elles maquillent le dégoût qui ne demande qu'à éclater.
   Tous les pantins s'ébrouent, se hâtent vers le portail, délaissant leurs prières, cependant que le célébrant poursuit, un peu plus verdâtre, le manège qu'il lui serait sacrilège d'interrompre. Tous sont sortis aux premiers mots, sans un signe de croix, un craquement de genou, en se bousculant presque, peu pressés de rejoindre un au-delà dont ils chantaient la gloire quelques instants plus tôt.
   Il redescend l'allée, s'éloigne du marmonnement pieux dont l'ecclésiastique se croit obligé de le bercer, afin de le préserver, d'empêcher que le fantôme de bombe par lequel il a vidé les lieux ne vienne à exploser, versant ses entrailles laïques en plein sanctuaire. Les bancs alignent sous ses yeux un mouchoir aux initiales brodées, deux missels répandant leurs figures auréolées, un sac, une béquille, mais ce n'est pas ce désordre qu'il veut braver.
   Se retournant, il apostrophe le cadavre de bois suspendu dans le choeur, bras et jambes cloués, poitrine transpercée, ridicule sous la couronne d'épines et les quatre lettres qui le désignent, insupportable d'inexistence. Il vocifère à s'en rompre la voix, à en ébranler voûte, vitraux, piliers, chapiteaux, sachant que cela ne suffira pas, que les murailles resteront debout et qu'il lui faudra descendre plus bas, cracher sa haine ou la cacher, à en perdre la tête.

 Extrait du romanLe Mépriseur (éd. Manya, 1993). L'extrait est un peu plus long que d'habitude mais je n'ai pas eu le coeur d'en couper pour préserver la force envoûtante du style. L'ancien policier vide la cathédrale sous prétexte d'une alerte à la bombe, acte dérisoire pour tenter d'apaiser sa souffrance inexpiable.

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Mardi 4 novembre 2008 2 04 /11 /2008 22:43

 
Instituteur
  Baptiste aime son métier, le plus beau du monde, comme il le dit le mardi soir, le samedi midi et les veilles de vacances.
  Instruire une trentaine d'enfants qui ne demandent qu'à tout connaître de la vie des abeilles, de Vercingétorix, des tables de multiplication, est une tâche magnifique. Former des citoyens, réprimander l'élève qui assomme un camarade afin de lui voler son cutter, son revolver, la vocation devient sacerdoce. Et il y a plus exaltant encore : remplacer à la fois les parents, l'infirmière, l'assistante sociale, la police, la justice...
Parfois, la tête de Baptiste lui tourne un peu. Tant de responsabilités... Aujourd'hui, par exemple : avant de le piétiner, comme chaque vendredi soir, pour exiger la suppression  des cours  du samedi, Madame Teigneur, mère du petit Jean, a eu la délicatesse d'enlever ses talons-aiguille.

 
Galanterie
  Si une femme se présente avec vous devant la porte d'un ascenseur, écartez-vous poliment pour la laisser entrer. Informez-vous de l'étage qu'elle souhaite rejoindre et appuyez à sa place sur le bouton.
  Si vous souhaitez la violer pendant que la cabine progresse, demandez-le gentiment et prétextez une surdité pour ne pas comprendre la réponse ; les hommes doivent être galants avec les femmes, ce qui ne dispense pas ces dernières de respecter en l'homme le handicapé qui sommeille.

 
Formol 
  Dans de petits bocaux de tailles diverses, il conservait le souvenir de ses chéris, morts prématuréments, une oreille de Poucet, le persan paresseux, une patte de Michigan, le basset artésien, le bec d'Abel, caneton jaune, une aile de Prosper, serin siffleur, un orteil de Lucette, sa femme morte dans un accident de voiture.
   Une nuit d'orage, un bruit terrible le réveilla. Ce n'était pas le tonnerre, l'odeur de formol l'indiquait bien, mais la chute du musée, renversé par Minet, gouttière terrorisé par une rafale d'éclairs.
   Depuis, il garde un seul bocal, un peu plus grand que les précédents. Minet y flotte, entier, parmi les patte, bec, aile, orteil.

Adresse
  Pour Noël, croyant bien faire, la municipalité offrit aux Sans Domicile Fixe de la commune un beau carnet d'adresses.


Miniatures,
  éditions Editinter, 1999
  
 

  

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Lundi 20 octobre 2008 1 20 /10 /2008 17:15

   [...] Hubert avait sept ans de moins que le champion français. (*) Sur le chemin du lycée, il ne crevait jamais. A l'allure molle où il roulait, les pneus de la vieille bécane héritée de son père tenaient encore le coup. Ses performances scolaires étaient aussi modestes que son coup de pédale, trois de moyenne en mathématiques, quatre et demie en français, sept en histoire, deux en sport, de quoi réjouir sa cadette Caroline qui, malgré son prénom, héritage monégasque, collectionnait les notes brillantes. De quoi vous dégoûter des surdoués de tout poil.

   Au départ du Tour de France, Hubert s'était choisi un favori à sa mesure : Gastone Nencini. Ne venait-il pas de terminer deuxième du Giro, battu par Jacques Anquetil, autre insolent notoire? Caroline s'était moquée de ce choix. Pour afficher sa certitude d'orgueilleuse rituelle, elle avait parié un paquet de bonbons sur la victoire de l'homme qui lui ressemblait tant : Roger Rivière.
   Un hélicoptère est appelé pour évacuer le champion blessé qui gît vingt mètres en contrebas de la route. Le ravin est si escarpé que l'engin ne peut accéder au lieu du drame. Il va se poser dans le champ d'un vieux paysan furieux de voir ses cultures écrasées. C'est en civière que le champion du monde de poursuite est conduit vers le véhicule volant qui le transportera à l'hôpital.

   Hubert a maintenant cinquante ans. Sa soeur n'en a que dix-sept, stoppée net dans sa vie, le jour de sa mention très bien au baccalauréat, par un camion ivre monté sur le trottoir, à quelques mètres de la maison. Invalide à 80%, Roger Rivière a renoncé à sa carrière. Ses tentatives pour se recycler dans le commerce, un café-restaurant à Saint-Etienne, le "Vigorelli", un garage, un camp de vacances n'ont connu que l'échec. Ses douleurs l'ont contraint à prendre des calmants, jusqu'à s'intoxiquer. Il avait quarante ans lorsqu'un cancer l'a achevé.
   Nencini a gagné le Tour de France 1960, signant la défaite de Caroline. Pourtant, Hubert n'a jamais reçu son paquet de bonbons. Sa soeur a prétexté que l'accident du Perjuret avait faussé la course, que le vainqueur moral était un homme blessé au fond de son ravin. Les méchantes langues avancent une autre version. Rivière n'aurait pu suivre l'Italien dans tous les cols. En s'accrochant dans les montées, il s'épuisait et devait prendre des risques pour accrocher la roue de Nencini, grand dévaleur de pentes. On parle aussi de dopage. Hubert voudrait approuver. Il ne peut pas. Bien que se trouvant, au moment de la chute, à des centaines de kilomètres des Pyrénées, c'est lui qui a fait tomber Roger Rivière, tout comme il a poussé Caroline sous les roues du camion. Sa jalousie de raté...

*Roger Rivière 

fin de la nouvelle "Un col ", publiée dans le recueil "Ennemis très chers ",  éditions Manuscrit, 2001

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Jeudi 9 octobre 2008 4 09 /10 /2008 19:06


  [...] Le col de verre que l'on casse. L'aiguille qui plonge dans le liquide. La seringue que l'on remplit, que l'on pointe vers le haut pour en expulser, d'une pression, l'air qui aurait pu s'y introduire. Le coton imprégné d'alcool. Plus les mouvements sont précis, plus il faut se montrer méticuleux, et moins on risque de penser, de s'égarer, de capituler.

   Après une semaine de pluie ininterrompue, le soleil s'est décidé à paraître et je me suis lancé dans une longue promenade à bicyclette, négligeant d'avertir ma mère. J'aime ces escapades, loin des regards inquisiteurs. Sorti de la vallée, je ne rencontre personne qui, me connaissant, s'empresserait d'aller dénoncer à mon (faux) père le plus innocent de mes gestes ou me sermonnerait au nom de ma soeur, ce petit ange rappelé à Dieu. Rien ne m'exaspère plus que cette expression qui me fait envisager leur paradis peuplé de monstres baveurs, spectacle propre à faire désirer l'enfer.
    A mon retour, la colère éclate. Je dois même essuyer une giffle, ce qui m'arrive rarement. La rancoeur de cet affront m'incite à en concevoir, sur le champ, le châtiment. A cette époque, déjà, l'imagination est mon arme préférée. Ma mère porte la main à son coeur, ouvre la bouche, démesurément, à la recherche de l'air qui lui fait défaut, chancelle et, voulant se rattraper à un guéridon, l'entraîne dans sa chute.

    Je repose la seringue dans la trousse, avec le coton, l'ampoule brisée, l'alcool. Ne rien laisser traîner, aucun indice. Le médecin doit soigner, pas tuer. Je m'assois au chevet de ma mère et je prends sa main décharnée, la caresse tendrement, tout en plaçant mes doigts sur la veine afin de sentir décroître la pression du sang.  

fin de la nouvelle "Glissements", parue dans le recueil  Les morts se suivent et se ressemblent,  éditions  Manya,  1992

dessin :  "
Seul parure..." par R.T.

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Dimanche 5 octobre 2008 7 05 /10 /2008 15:31


[...]

La femme: 
Les Vivaldi! Vous dites qu'ils étaient quatre.
L'homme:  Je parle des "Quatre saisons". Au téléphone, il y en a quatre mais dans la réalité...
La femme:  ... y en a plus. D'ailleurs, c'était bizarre comme chiffre. Ils auraient pu nous en mettre cinq. On les aurait comptées sur les doigts d'une main. Quatre, il faut éliminer le pouce. C'est pas facile.
L'homme:  Sauf pour les lépreux.
La femme: Les lépreux?
L'homme:  Il leur manque des doigts. Vous me direz, c'est normal. Ils habitent en Afrique. Là-bas, la planète se réchauffe plus qu'ailleurs. Il fait chaud toute l'année. Il leur suffit d'un doigt pour compter la saison.
La femme: C'est vrai... Ce que vous êtes intelligent... Qu'est-ce que vous faisiez comme métier?
L'homme:  Ecrivain. Je n'ai pas renoncé, d'ailleurs. J'écris toujours.
La femme: Vous n'êtes pas en retraite?
L'homme:  Eh non! On ne croirait pas en me voyant, n'est-ce pas? Je fais plus vieux que mon âge.
La femme, gênée: Ca doit être difficile comme métier... Moi, j'aurais jamais eu la patience de recopier tout un livre... Surtout avec mes yeux qui fatiguent. Ils m'ont changé mes lunettes la semaine dernière.
L'homme: Moi, j'ai de la chance, pour les yeux. (Ironique) J'arrive encore à recopier. Mais revenons à nos saisons. Maintenant, même chez nous, il suffit d'un doigt pour les compter ou un genou ou un coude.
La femme: Ne me parlez pas de coude! Je souffre le martyre, tout au long de l'année.
L'homme:  C'est ce que je voulais vous expliquer! Avant, vous aviez mal quand il pleuvait, en automne.
La femme: Et un peu au printemps.
L'homme:  Les autres saisons, vous étiez tranquille. Maintenant, l'automne dure de janvier jusqu'en décembre. Donc, vous avez mal tout le temps. On est d'accord?
La femme: Oui.
L'homme:  Alors, suivez-moi bien.
La femme: Où?
L'homme:  Nulle part. C'est une image.
La femme: Ah!
L'homme:  Comme l'automne dure trois cent soixante-cinq jours, au lieu de vieillir de quatre saisons dans une année, vous vieillissez d'une seule. C'est ce qui explique que les gens vivent de plus en plus vieux. Dans votre cas, vous souffrez davantage mais vous vivez plus longtemps.
La femme: Vous êtes sûr que j'y gagne?
[...]


extrait d'une courte pièce, publiée dans le recueil  Ennemis très chers, éd. Manuscrit 2001
(je revois le regard teinté de tendresse avec lequel Gilbert tourne en dérision cette conversation entre deux pensionnaires de maison de retraite, lui qui n'a pas connu le naufrage de la vieillesse...)

  

 


Par Flora - Publié dans : Gilbert
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