Gilbert

Vendredi 6 mars 2009 5 06 /03 /2009 16:29

  Hélène n'avait que dix-huit ans quand je suis mort. Je m'en souviens fort bien : intellectuel comme toujours, je lui avais offert un livre pour son anniversaire. Elle me l'a renvoyé, orné d'un préservatif. Le facteur souriait. Le ciel aussi, outrageusement bleu, un ciel de Cappadoce qui ne présageait rien de bon. Les journées de soleil ont ponctué ma vie de souvenirs néfastes.

   Une moustache frémit dans la pénombre, le museau pointe, les pattes progressent en trottinant, s'immobilisent. Je vois les flancs gonfler à chaque inspiration. L'animal est gros pour être une souris. Sans crainte, il grignote les grains de blé rougis, le riz verdâtre que j'ai déposé là. Depuis douze jours, je le regarde faire. Au début, il se méfiait, sursautait au moindre mouvement de l'air. Maintenant, il prend son temps, imite Hélène en me tenant pour quantité négligeable. Il se porte très bien, rendu particulièrement gras par mon poison inefficace.

   Tous les jeunes gens sans imagination tombent amoureux de leur cousine. J'avais quelques excuses : elle était nue quand je l'avais connue, caché derrière le fauteuil à bascule de mon père, avorton de trois ans qui n'osais pas bouger. Prisonnière du verglas, un soir de réveillon chez mes parents, sa mère, ma tante, accouchait devant le sapin dont les lumières, que l'on avait omis d'éteindre dans la panique, clignotaient, inflexibles. Mon père l'assistait, revêtu non de sa blouse de médecin mais d'une houppelande rouge bordée de fourrure blanche.

   Le livre avait changé. Je ne le compris que le lendemain, le jour des coups de marteau sur le pouce, celui de mon enterrement que personne ne suivit. Ni fleurs ni couronnes. Même pas une larme. Le salon était vide, le ciel ensoleillé, narquois, du même bleu rageur qu'à Göreme...

   A midi, sous une chaleur tenace qui ne cèderait plus, les touristes en meute étaient conduits au restaurant. Hélène et moi les regardions s'enfuir, gagner les bus climatisés avec leurs appareils-photos, leurs guides, leurs bermudas à fleurs, leurs lunettes noires et leurs casquettes. Le voyage en Turquie faisait partie des récompenses pour la mention très bien au baccalauréat. Otage réjoui de ce succès de ma cousine, je transpirais des cheminées de fée en demeures troglodytes, ateliers de potiers en villes souterraines, béat d'avoir été sélectionné, honteux de ne pas savoir en profiter. Les colonnes de lave, les monticules de tuf, les falaises friables s'ouvraient en sanctuaires. Nous en étions à la troisième église.  [...]

début de la nouvelle "Les cheminées de fée" in  Petites tombes en viager,  éditions Quorum, 1998 

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Samedi 28 février 2009 6 28 /02 /2009 12:57


[...] Raymonde  abaisse son fusil, sans ôter le doigt de la gâchette. Dans sa tête, un grand bruit, une illusion, un klaxon sous la fenêtre, disloque les images. La galerie de mines s'écroule. Coup de grisou. Trois haveurs tués. A la surface, une locomotive percute la pile d'un pont. La chaudière explose sous le choc, libérant la vapeur et le charbon rougi, jets rouges et blancs qui communiquent le feu à la forêt voisine. La Simca blanche se détache de la masse de fumée, fonce dans la tranchée. Un corps d'enfant s'envole sur le talus, près du cadavre de Jean. Pour la première fois, Benoît Leblé pilote la voiture, rire sardonique de l'alcoolique. Elle lâche le fusil qui tombe sur le plancher.

   Coron n'assiste pas à ce désastre imaginaire. Il est sorti de la maison, bien avant l'heure habituelle. Tous ses malheurs, la blessure du crâne, l'ingratitude d'avoir été jeté du lit, les deux photos de Pierre Fourche, l'absence de nourriture, ont bouleversé en lui l'horloge interne.
    Il n'est pas monté jouer avec le gros naïf. Ses pas l'ont entraîné vers la maison des Mauve. La mine de mou, l'écuelle de lait, à gauche de la chatière, il les connaît par coeur, en a déjà usé, par pure gourmandise. Aujourd'hui, la nécessité le pousse. S'il doit se faire voleur pour survivre à la faim, autant que le festin se montre à la hauteur. Les chats du lieu grognent, crachent, voûtent le dos, des simulacres de combat. Un rictus, un coup de patte suffisent à leur déroute. Ce sont des pacifistes gras, incapables de lutter contre Christophe Coron, le bourlingueur de toits. [...]

extrait du roman  Pavés du Nord,  éditions Quorum,  1997

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Dimanche 22 février 2009 7 22 /02 /2009 20:46

[...] D'un pas mal assuré, le long manteau gris où s'imprimait la croix s'est dirigé vers l'abside. Sa marche sinuante a croisé Antoine de Padoue, les graffitis sur la muraille, demandes, remerciements, les plaques de marbre, les messages glissés dans une fente de la pierre. Ce n'est pas cet amas de bêtises qui l'a fait osciller en bordure de la grille mais une prise de conscience : l'épée était restée en bordure de la scène. Le corps a fait demi-tour. Près des câbles rompus, le dos s'est courbé, tant bien que mal. L'arme résistait, comme si les particules électriques avaient multiplié son poids. Suivi du raclement de l'acier sur la pierre, le croisé a zigzagué vers saint Antoine. Je ne l'ai pas revu. Je sais, vous aimeriez que j'évoque une trappe de pierre, un mécanisme secret, un corridor ouvrant sur le domaine des morts, un escalier profond. Vous qui jouez les sceptiques quand je parle de fantôme, vous seriez prêt à croire cette fable du mur qui bascule. Je ne vous la servirai pas. Le Templier a disparu comme il était venu.
    J'avais promis la vérité ? Possible. Ma mémoire vacille. Disons que depuis des siècles qu'il habite la ville, ce Templier est devenu un vrai Laonnois. Sa cathédrale, il la préfère vide, comme sa ville. Les foules n'en sont pas dignes, qu'elles viennent pour un concert ou pour un autre motif.
    Je ne sais pas comment la statue s'est enfuie mais, quand je me suis approché de la scène, j'ai trouvé sur le sol, à l'endroit où gisait le câble rompu, un morceau de pierre du même gris que le fantôme. Une pierre encore chaude d'où s'échappait  une odeur de brûlé. Je l'ai posée au pied d'une colonne, la deuxième à gauche en entrant. Vous pouvez vérifier. N'essayez pas de la plonger dans l'eau, de la mettre au congélateur. Rien ne la fait refroidir.
    Laon est une ville hantée. Hantée, oui ! Comme un château d'Ecosse ou la maison d'un crime. Un spectre rôde dans les rues, prêt à frapper. Un drap blanc et des chaînes ? Non ! Ce fantôme est une statue. Ne riez pas. Les statues sont vivantes. Je le sais. J'en suis une. 

fin de la nouvelle "Le Templier électrique"  in  Le Déchant ,  éditions Nestiveqnen,  2005

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Jeudi 12 février 2009 4 12 /02 /2009 10:16

[...] Les couleurs ont fondu en une nuit, ne laissant à sa vue qu'un ruissellement blanc, des ombres et des lumières, une succession moelleuse de courbes que le pinceau épouse en glissements liquides. Le silence est total dans cette combe éloignée que ne souillent pas les skieurs, un silence propice aux mouvements de la matière, à la peinture que le froid crispe en filaments nerveux. Sur l'aquarelle glacée, transparaissent des corps, deux bosses soudées  à la montagne. Malgré l'engourdissement des doigts, les gestes se font précis, les lignes fines. Une vision se met en place : sur la neige molle, en glacis, une femme rigide, un homme. Un vernis de gel translucide couvre la chair. On distingue cependant l'esquisse d'un crucifix, des boucles d'oreilles en rang de trois.

[...] Au pied du lit le tableau aligne ses crucifiés et ses prairies désertes, sans susciter le moindre rire. Aux effervescences des pistes, Odette et Christian ont préféré la chambre 412. Ils fixent le plafond, incapables de le déchiffrer. La fenêtre s'est ouverte, poussée par une rafale ou par un vent plus anodin. Ils ne sentent pas le froid raidir leurs jambes, pénétrer leur peau nue, coaguler le sang issu de leurs blessures. Livides, ils n'entendent pas le vase qui se brise sous la pression de la glace, ne voient pas le large éclat qui tombe. A leur chevet, Germain peint le spectacle. Le couteau qui a tué est posé sur le lit.

extrait et fin de la nouvelle "Aquarelles"  publiée dans le recueil  Ennemis très chers  éd. Le Manuscrit  2001
illustration : R.T.

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Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /2009 10:59

 [...] L'ouverture des sceaux, les cavaliers de l'apocalypse, les anges porteurs de trompettes, le questionnaire s'accéléra. Véronique répondit, avec un stoïcisme digne de l'antique. La justesse de ses répliques n'atténuait en rien le sadisme du tortionnaire,  mais l'amphithéâtre avait basculé du côté de la victime. Les figures hostiles du réveil applaudissaient chacune de ses réponses, un désaveu cinglant pour l'inquisiteur au cheveu rare. Soudain, les jambes se dérobèrent. La femme en blouse blanche abandonna les caresses pour allonger la blessée dans la travée. Une position inconfortable. Les marches striaient le dos, cassaient la nuque. Comprendre les questions qui montaient de la chaire exige maintenant une concentration au-delà de la douleur. Que va dire Philibert ? Véronique s'affole. Jamais elle n'obtiendra sa licence. Pourquoi avoir pris tant de retard ? Sa mère n'aurait pas apprécié qu'elle lui raccroche au nez mais il y avait moyen  d'expliquer, de rappeler plus tard. Elle n'a pas osé. Elle le paye. Un masque à oxygène est posé sur son visage. Va-t-elle, de nouveau, sombrer dans l'inconscience? Qu'est devenu le devoir qu'elle devait rendre ce matin ? En charpie comme la voiture, comme ses jambes ? Sans cette nuit passée à parfaire la dissertation, ses réflexes auraient-ils été mieux aiguisés, au moment où le camion a quitté sa ligne ? Véronique ne veut pas le savoir. La douleur est trop forte. Demain, dans L'Union, on annoncera sa mort :

"L'épouse d'un universitaire rémois succombe dans un tragique accident de la circulation."

L'article insistera sur les mérites de Philibert Mogue, sa réputation flatteuse à l'étranger, ses ouvrages savants. Véronique ne sera, comme toujours, qu'un appendice de son mari.

Un sursaut agita les muscles de Philibert. Son esprit peinait à se remettre en branle, écartelé entre la honte, tous ces regards fichés dans sa direction, et le dégoût : que de laideur dans ces visages, des pommettes embourbées dans une barbe folle, des canines cariées, un nez obtus, une oreille tranchante, des sourcils effilés ! Quelle sélection perverse poussait vers les études de lettres les étudiants les plus laids ? Au premier rang, comme pour mieux le narguer, un rire et une tignasse brune, essaim de pellicules :

 "Vous parlez au mur, monsieur ?" [...] 
extrait de la nouvelle "Soumission" in Le Déchant  éditions Nestiveqnen 2005

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Dimanche 25 janvier 2009 7 25 /01 /2009 16:54

AVARICE

Ils étaient  tellement avares qu'ils s'étaient procuré un enfant
au rabais, vingt centimètres et cinq cents grammes. L'incubateur, les progrès de la médecine, calamités modernes, donnèrent au rejeton une apparence que les médecins qualifiaient de normale et les parents de dispendieuse.
Le fil du temps n'arrangea pas les choses : Camille revenait cher en fournitures scolaires, vêtements, nouilles. Il lui arrivait même d'exiger des jouets. L'idée vint à sa mère, immédiatement suivie du père, de l'échanger contre un bambin de Somalie, malingre, habitué aux nourritures réduites, aimant se promener à demi nu et dispensé d'école.
Malheureusement, billets d'avion, démarches administratives, une adoption de meurt-la-faim coûtait une fortune. Les parents renoncèrent. Enfermée dans la cave, Camille mourut à petit feu, une agonie gratuite.


CORRESPONDANCE

Voltaire, Flaubert, Madame de Sévigné, Georges Sand, Stendhal, lire la correspondance des grands auteurs c'est s'informer sur leur époque, leur personnalité. Que laisseront les littérateurs du vingt et unième siècle? Des rangées de chiffres, les relevés de leurs appels téléphoniques.


DALAÏ-LAMA

Le seul lama qui ne crache pas quand il est mécontent.

extraits de  Miniatures  Editinter, 1999    illustration : R.T.

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Dimanche 18 janvier 2009 7 18 /01 /2009 10:25

 [...] Il ne reviendra jamais, parti avec des souvenirs qui ne sont pas les siens, parti avec Frieda qu'il ne m'a pas rendue. J'ai déchiré le dessin de l'escrimeur, avant d'errer le long de la Vltava. Ces nuits-là, malgré le couvre-feu en vigueur depuis l'irruption des chars soviétiques, je guettais devant un bâtiment invisible. La rue longe un parc touffu. Dans l'air une odeur moite, comme les étreintes que j'imagine au-delà de ces murs. Frieda et Franz. Cet oeil de boeuf dans la toiture... Une vitre est moins opaque, moins sombre que les autres. Je crois entrevoir un visage. Quel jour était-ce ? Le 31 août ? Le premier septembre ? Le 2. Le 3. Dix fois, vingt fois, je suis allé raser les grilles. J'avançais lentement, guettant l'espace entre deux hêtres. Seuls des lambeaux de la façade résistaient au camouflage des feuilles. Moi qui aimais les arbres, je me prenais à haïr tant de verdure. Aucune personne sensée n'oserait proférer une telle affirmation mais je le dis bien haut : la lettre est née de cette haine. Pouvais-je deviner que Frieda sauterait par la fenêtre du commissariat ? Cinquième étage. Staré Mesto. Le corps qui se disloque. Un cadavre de plus dans cette copie de Prague.
   Ne me retire pas mon poste, Altesse. Puisque j'ai si longtemps vécu pour toi, laisse-moi  maintenant mourir aussi pour toi ! Ne laisse pas murer le tombeau auquel j'aspire
.
   Les pastilles blanches refusent de grandir. Au milieu du pont Charles, je me suis arrêté. Une anecdote venait d'envahir mon esprit. Pour rendre plus solide le mortier nécessaire à la construction du pont, les maçons souhaitaient y inclure du jaune d'oeuf. On fit venir de la campagne des chariots d'oeufs. Craignant qu'ils ne cassent pendant le voyage, les paysans envoyèrent des oeufs durs ! Je viens de comprendre soudain. Kafka n'est pas avec Frieda. Il n'existait que pour me détourner de mon obsession. Gardien de mon tombeau, il devait m'empêcher d'errer pour l'éternité dans cette ville absurde. Comment pourrais-je désormais revenir en arrière ?
   Certains croient aux vampires. Libre à eux de se rassurer. Survivre est une imposture. Seul est doux le néant. 

fin de la nouvelle, publiée en 2006 (posthume) dans le N° 20 de la revue Hauteurs.

C'est un des plus beaux textes de Gilbert (je reviendrai à d'autres extraits), reflet de son amour de Kafka, de Prague et ses fantômes... 

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Samedi 10 janvier 2009 6 10 /01 /2009 10:38

   [...] Si seulement il avait pu choisir les ouvrages sur lesquels travailler... Mais on lui demandait de réduire, jamais de faire preuve d'esprit d'initiative et ses désirs restaient inassouvis, comme ce projet grandiose de concentrer le monument symbole des oeuvres interminables, la sources de bâillements par excellence : A la recherche du temps perdu. En éliminant les phrases embrouillées et les considérations filandreuses qui détournaient le public, les cent pages seraient aisément atteintes. Et même... Si on le laissait faire, cinquante pages suffiraient, quarante. Pourquoi pas dix ? Dix pages bien rédigées, à rendre enfin digeste l'insupportable madeleine.

   Le rêve éteint, Angel revint à la réalité : la toilette de Colin, gai laboureur de la serviette éponge. Il fallait terminer avant que le sourire d'Alise ne se transforme en gloussement sauvage qu'on ne pourrait éteindre qu'en l'égorgeant, en la décapitant, pour lui montrer ce que valait un vrai coupeur de têtes. Il laisserait les nénuphars et les souris parlantes. Tant pis pour l'éditeur ! S'il n'avait pas l'intelligence d'aller au bout de sa démarche et préférait la faillite, c'était son droit. Après tout, un homme sensé aurait depuis longtemps abandonné les livres pour le cinéma, le minitel* ou la télévision.

      "Colin termine sa toilét."

   Même pour une phrase simple, les questions restaient en suspens. Pourquoi laisser le "e" muet à la fin du verbe ? Parce que si on l'enlevait, "termin" se prononcerait comme "Colin" ou "Colin" comme "colline", sans oublier le bain et la poitrine... Il n'y arriverait jamais, d'autant plus que la suite du texte se montrait d'une débilité parfaite : 

      " Colin reposait le peigne et, s'armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard."

   Devant des phrases aussi ineptes, la censure devenait une exigence morale, une bouée de sauvetage. Il allait couper, évidemment, toujours couper, rétablir un peu d'ordre dans ces extravagances, mais cela ne suffirait pas. Se tailler les paupières en biseau... Où pouvait-on trouver de telles idées ? Angel se leva, écoeuré. Il avait cru atteindre le sommet de la difficulté en travaillant sur Eugénie Grandet. Une fois enlevées les inutiles descriptions, ne restait plus assez de texte. Il avait fallu rajouter ici ou là quelques épisodes amusants, donner à la grande Nanon un amant volcanique, à Eugénie deux frères, un amateur de vin et un trousseur de jupons. La règle des cent pages était un non-sens. Certaines oeuvres se résumaient à dix ou quinze lignes et l'Ecume des jours, à une seule : 

      "Colin tombe amoureux de Chloé et se désespère après sa mort."

   Ou plutôt:

      "Colin tomb amoure de Chloé et se déséspér apré sa mor."  [...]

 


* Le texte date du début des années 1990
Extrait de la nouvelle "Coupeur de têtes" in Petites tombes en viager  éditions Quorum 1998
    

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Samedi 3 janvier 2009 6 03 /01 /2009 21:35

  [...] Dès qu'elle se lève, le visage se dessine dans l'embrasure de la loge, une face inquiète sur des épaules tombantes, des cheveux mal coiffés, des poches sous les yeux, des rides que l'on devine précoces. La nouvelle venue manque de prestance pour un fantôme ; on la sent trop mortelle, une simple femme qui n'ose pas franchir le seuil. Un détail frappe l'observateur lucide qui sait être Coron*, un point commun entre le spectre et cette femme déchue : la détresse du regard.

   Un pâle rayon la guide, lampe modeste, moins agressive que les torches des adolescents. La dame doit tenir à ses mollets. La main qui ne dispense aucune lumière soulève un grand panier. Coron y reconnaît les boîtes qui nourrissent. Il sent même la chair fraîche. Du jambon, plusieurs tranches. dans le fauteuil, le balancement se fait plus fou. Le texte s'égare et se délite. La jeune fille ne produit plus que des sons désarticulés, une mélopée tragique, victoire finale que le courant d'air porte jusqu'à l'entrée de la tranchée. Raymonde a quitté les cerises de ses doubles-rideaux. Malgré la fenêtre ouverte, il n'y a rien à voir. Le chat viendra par le chemin de son choix. Sa maîtresse indulgente lui ouvrira les bras.

   Le panier est posé à l'entrée de la loge. De quoi nourrir deux ou trois tigres. Sa mission accomplie, la femme s'est retirée, comme si franchir le seuil équivalait pour elle à violer un caveau. La lumière s'estompe. Coron la suit de loin, sans un regard pour le fantôme qui tremblote dans son fauteuil, qui ne produit plus le moindre bruit.

*

   Trois ans déjà que tout Sesoing bruisse d'une rumeur : le vieux théâtre est un endroit maudit, hanté par une Dame Blanche. On donne même le nom de cet esprit du mal : Blandine Renoux. Tout le monde a vu le phénomène ou connaît un voisin, le beau-frère d'un cousin, capable de témoigner de la capacité du spectre à traverser les murs, apparaître, disparaître, fantôme du Palais Baigu, plus vrai que chez Gaston Leroux. Des exactions diverses sont imputées à cette Dame : une brique du théâtre tombée sur le pied du facteur, un sort jeté à un chasseur, aussitôt abattu par un collègue parkinsonien. Demain, les morsures du fils Rossi relanceront la polémique. Tout le village saura que le fantôme n'agit plus seul, qu'un diabolique chat noir l'escorte.
   Lorsqu'il passe à Sesoing, le curé vitupère contre de telles sornettes. Sa profession lui interdit d'y croire. Le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas. Une vierge innocente donnant naissance à un enfant dont le père n'est pas son mari, un Dieu unique en trois morceaux, de l'eau changée en vin, du vin en sang, le sang utilisé comme détergeant pour purifier les âmes, tant de miracles occupent sa crédulité qu'il ne reste pas de place pour les fantômes.
   Stéphane, lui aussi, se montre réticent. Pour un autre motif. Le nom de Dame Blanche est associé dans son esprit au grand Fausto Coppi. Le campionissimo était marié. On remarqua pourtant dans son sillage, en haut des cols, sur les lignes d'arrivée, une beauté vêtue de blanc qui n'était pas sa femme. Couple adultère, abandon de famille, les catholiques, adorateurs de Bartali, Gino le pieux, crièrent au scandale. La Dame Blanche et son enfant durent s'exiler.
[...]

*un chat

Pavés du Nord, roman, éditions Quorum, 1997
    

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Mardi 16 décembre 2008 2 16 /12 /2008 17:35

                                                            IKEBANA

  Son retour à Nantes, après une carrière achevée à Tokyo au bénéfice d'une grande banque française, avait correspondu avec un engouement pour l'art floral. Sa retraite s'en trouva égayée.

  Chaque semaine, les femmes du quartier se réunissaient autour d'elle. Elle leur enseignait l'ikebana, une manière esthétique d'équilibrer les bouquets.
  Puis la mode passa. Elle vieillit seule, recroquevillée sur son jardin et sur les fleurs plus rares qu'elle se faisait livrer. Les voisines oubliaient de lui rendre visite. Quand on s'étonna de ne plus voir le fleuriste frapper à sa porte, elle était morte depuis deux mois. Tout autour du cadavre, les fleurs avaient séché.



LAMENTATION

 

  Il n'y a plus de saisons, plus de respect pour les anciens, de vierges, de vraies chansons françaises, de bonne viande de boeuf, de cyclistes courageux, des Robic, des Bobet. Il n'y a plus de civisme, plus de conscience professionnelle, d'honnêteté, de maisons closes, de service militaire, de fidélité conjugale, d'amour de la patrie, de jupes plissées, de religieuses à cornette, de Belphégor et de Thierry la Fronde, de Zitrone, Mariano, Tino Rossi, Cloclo.
  Il n'y a plus de soupière. Lassée des lamentations de son mari, Yvonne vient de la fracasser sur le crâne grincheux.

VOILE

 

Plutôt que de le porter, elle préféra les mettre.


Gilbert Millet : Miniatures   éd. Editinter  1999   ill. R. T.

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