réflexions

Vendredi 15 mai 2009 5 15 /05 /2009 12:26

   Je tiens un journal, quasiment au jour le jour, avec le charme des impressions sur le vif, dans un style télégraphique, en hongrois assaisonné de phrases en russe  -  couleur locale  -  comme si j'éprouvais déjà la nécessité de fixer le temps. Un cahier pour les dix mois à Moscou (nous l'écrivons même en grande partie à deux voix avec Marie) et un autre pour les six mois de Leningrad. Je les ai maintenant avec moi. Souvent, je les enfouis dans mon "capharnaüm" du deuxième étage, éloignant le danger de m'y plonger avec délice et le remords de perdre mon temps dans ces vagues nostalgiques somme toute stériles. Il suffit que je les ouvre pour retrouver, intacte, la jeune étudiante de 22-23 ans que j'étais alors, les sentiments qui m'agitaient et qui n'ont pas pris une ride avec la fraîcheur de leur impitoyable et candide sincérité.
    Malgré ce document précis, ce n'est pas la peine de me lancer dans une tentative de restitution chronologique. Je préfère les flashs qui éclairent capricieusement telle ou telle image figée par la mémoire. Des impressions qui remontent à la surface.
   Nous sommes une quinzaine d'étudiants hongrois, majoritairement des filles pour deux garçons (ils sont toujours peu nombreux en fac de lettres). L'habit de frères anges gardiens est tros gros pour eux, personne n'a envie qu'ils l'endossent. Le vieux bâtiment où nous sommes logés est à deux pas du métro. A l'entrée, un cerbère veille à ce que tous les passages soient filtrés. Nous devons présenter nos cartes d'étudiants avec photo, même au bout d'un an, alors qu'il nous voit passer plusieurs fois par jour. Même les mains glacées sur les provisions par moins 30° dehors : le règlement est sacré ! Les visiteurs éventuels doivent déposer leurs cartes ou papiers d'identité et le N° de la chambre où ils se rendent afin qu'il puisse les rappeler à l'ordre d'évacuer les lieux avant minuit dernier délai.
   La décoration de la chambre nous semble tellement rustique que nous l'agrémentons immédiatement des rideaux et d'un tapis pour la rendre plus douillette. Une fois par semaine, deux fils se tendent à travers l'espace pour sécher notre petite lessive, à tour de rôles, et les visiteurs de notre Natacha, grande allumeuse devant l'éternel, doivent jongler pour traverser ce labyrinthe. Au-dessus de mon lit en fer, des posters de Jimmy Hendricks et des reproductions des icônes de Roubliov, en bonne entente, ne dérangent qu'une prof de la fac, venue nous rendre visite. Je refuse de les décoller.
 

la suite suivra... 

Par Flora - Publié dans : réflexions - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /2009 14:03

   Je suis en quatrième année d'études universitaires, d'une formation exigeante qui en comporte cinq, en vue de devenir professeur de russe et de français au lycée. La section du russe propose un stage d'un an à Moscou, de septembre à fin juin, avec des cours et des examens pour étudiants étrangers. Étrangers nous ne sommes pas vraiment car nous faisons partie de la grande famille du bloc socialiste dont les codes nous sont habituels. Une famille dont les membres ne se sont pas librement choisis et qui ne tient, d'ailleurs, que par la volonté musclée et sans appel du chef de famille...
   Le russe est obligatoire à l'école, nous l'apprenons à partir de dix ans et pendant au moins huit années. On pourrait imaginer que toute la jeunesse est bilingue mais le résultat est plutôt catastrophique comme pour tout ce qui est forcé. Pour moi, c'est un jeu merveilleux de m'exprimer dans un autre univers sonore. Pourtant, pendant les quatre premières années d'apprentissage, j'ai un professeur lamentable, pauvre femme ayant subi une formation en accéléré, avec quelques leçons d'avance sur nous. Au lycée, je suis dans une section "spéciale russe", à cinq heures par semaine, avec un jeune professeur enthousiaste qui a su nous insuffler des vocations, sachant desserrer les cadres stricts du programme rébarbatif pour nous initier à la grande littérature russe (que je dévore avec émerveillement et vertige).
   Cette quatrième année donc, nous débarquons dans un Moscou de fin d'été, d'une douceur trompeuse et bientôt sévèrement démentie. 36 heures de train dans des cabines pour quatre personnes, larges couchettes très confortables, samovar au bout du wagon et accompagnateur/contrôleur serviable aux petits soins pour les passagers. Long arrêt à la frontière où nous nous retrouvons, ébahis, suspendus en l'air, le temps de changer les roues pour un écartement plus large sur les chemins de fer russes. Ce n'est que le premier signal du dépaysement !
   Nous sommes logés dans un vieux bâtiment assez délabré mais qui a l'avantage de se situer près du lieu de nos études : au "Pedagoguitchesski Institoute imeni Lénina", nous pouvons faire le trajet à pied. Les chambres ne sont pas grandes, il y a juste de la place pour quatre lits en fer, une table, deux chaises et une penderie pour quatre locataires ! Comme nous sommes obligés d'avoir nos affaires d'été comme celles d'hiver, nous stockons la plus grande partie dans nos valises sous notre lit.
   Nous sommes deux Hongroises et deux Russes par chambre. Avec mon amie Marie, nous découvrons donc Natacha, étudiante en histoire et Angelina, une belle et énigmatique Bulgare : les deux s'avèreront sources d'aventures insolites...
 

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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 13:06
J'ai vu sur plusieurs blogs ce petit jeu amusant et je me suis laissé tenter sans dresser toutefois des listes exhaustives :

Ce que j'aime :
* me réveiller en douceur, démarrer au ralenti
* commencer la journée avec le soleil, faire un tour au jardin tandis que l'eau du café chauffe dans le bouilloir et et sentir les parfums exhalés par la fraîcheur
* prendre mon temps pour les petites choses en apparence insignifiantes
* recevoir un signe amical inattendu
* être invitée quelque part où je connais / je ne connais pas tout le monde
* m'évader dans un bon bouquin
* faire des compliments sincères
* la méditation sans planer
* pouvoir lire avant le sommeil, sans déranger personne
* un bon café qui éclaircit les idées
* me sentir aimée, sans démonstration
* quand tout est propre et en ordre autour de moi, par des mains invisibles (hélas, je ne peux compter que sur les miennes...)
* jouer même si je ne gagne pas à tous les coups
* aller voir des expositions, plutôt seule
* aller au théâtre, au cinéma avec quelqu'un, surtout si les fauteuils son confortables
* m'asseoir sur la terrasse d'un café, regarder les gens en essayant de deviner leur histoire
* une conversation qui va à l'essentiel, au fond des choses
* manger des pastèques en Hongrie, en été
* remettre les choses au lendemain
*........
Ce que je déteste :
*
remettre les choses au lendemain
* les égocentriques qui ne savent parler que d'eux-mêmes
* les motos qui pétaradent (idem pour une certaine "musique")
* être bousculée  dans mon rythme
* les esclandres
* la violence sur plus vulnérable
* le manque de nuances
* les m'as-tu-vu et superficiels, ceux qui ignorent le doute
* la trahison et l'hypocrisie
* l'apitoiement sur soi paralysant
* le cynisme stérile
* le catastrophisme pleurnichard
*
être submergée
* ........

Voilà, si ça vous tente!
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Mardi 28 avril 2009 2 28 /04 /2009 15:53

  
   Je viens de grimper les trente-six marches qui mènent à mon bureau (c'est dire que ce pèlerinage est rare) pour me replonger dans le capharnaüm qui renferme des vestiges de mon histoire. J'ai l'impression de marcher sur des sables mouvants, parmi des documents en désordre, en attente d'être triés et sévèrement élagués des branches mortes. Je me demande parfois pourquoi je tiens à garder des bouts de souvenirs que je ne revois que rarement, tant je risque de me faire capturer dans leurs filets sournoisement tendus...
   Des conseils sages et bienveillants vous exhortent à mettre de l'ordre dans vos affaires (et dans votre vie), de vous débarrasser de ces poids morts que vous traînez comme des chaînes à vos pieds, de regarder, allégés, devant vous car la vie vous appelle vers l'avenir  -  on ne peut qu'en convenir. Cependant, c'est plus difficile à entendre qu'à écouter. Je suis d'une génération des périodes de vaches maigres à qui on a seriné  à longueur de temps qu'il ne fallait rien jeter car ça pouvait servir!  et que la maison était pleine de bouts de ficelles et de bouts de toutes sortes de choses qui pouvaient servir! , cela devient forcément une seconde nature. Les poches de mon père  -  et de mon grand-père déjà !  -  contenaient toujours, outre son canif, de vrais bouts de ficelles qui servaient à attacher des choses qu'il transportait sur sa bicyclette. Combien de fois je l'ai vu brandir triomphalement la petite pelote en disant: "Vous voyez ? Si je n'étais pas prévoyant..." et cela le confortait dans sa position de celui qui a toujours une solution sous la main.
   Ma mère, dans des bouffées de besoin urgent de renouveau, faisait régulièrement des razzias sur le grenier, sur des tiroirs et des placards, mines de trésors révolus, et c'est ainsi que je voyais disparaître cahiers et livres d'écolier, vieux journaux et revues et même des meubles..., jusqu'à ce que je proteste énergiquement. Depuis, j'essaie de rapatrier (tiens ! quel drôle de choix ! où est donc cette patrie -là ?) petit à petit les vieilleries auxquelles je tiens.

   Et c'est là que j'en arrive à l'essentiel : la cause principale de mon passéisme ne réside pas dans l'utilité très hypothétique des objets mais dans le fait simple qu'ils sont habités par les traces du vécu, des gens qu'ils ont côtoyés, des mains qui les ont touchés. Ils sont des preuves irréfutables de la réalité, de la véracité d'un passé évanoui que je n'aurai pas seulement rêvé...
la suite suivra...

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Jeudi 23 avril 2009 4 23 /04 /2009 19:06

   Il ne faut jamais se moquer des sentiments amoureux qu'éprouvent les enfants, même très jeunes. Je suis persuadée que ces tourments ressemblent fortement à ce qu'ils éprouveront plus tard, adultes. Et l'on peut causer des dégâts irréparables en manquant de respect pour ces émois, sources de souffrances et d'éblouissements intenses.
   En ce qui me concerne, j'ai toujours été sujette à des coups de foudre à retardement. Dans un premier temps, une rencontre même agréable ne déclenche rien, puis au moment où l'on s'y attend le moins, le calme plat vole en éclats, comme si le poison avait besoin d'un certain délai pour s'infiltrer et faire son effet.

   On peut le regretter ou non, et sans radoter sur les bons vieux temps où notre jeunesse rendait la vision de l'existence tellement plus exaltante, nos flirts étaient bien plus chastes, longtemps platoniques, ce qui n'enlevait rien à l'intensité des sentiments. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été une grande amoureuse mais je divulguais rarement mes attirances. Je peux en parler maintenant car ces temps semblent tellement révolus que je me sens à l'abri, du haut d'une certaine sérénité débutante. Je pouvais même éprouver des sentiments très forts simultanément, envers plusieurs personnes comme si j'avais le coeur à tiroirs multiples. Un coeur d'artichaut... Heureusement, un chagrin d'amour ne durait jamais longtemps, chassé par un nouveau coup de foudre. Les séparations étaient dues au destin : quitter un pays à la fin du séjour. D'autres amours enfouies, je pouvais en traîner la cicatrice profonde durant des années, sans qu'elles m'empêchent de vivre. Je ne me suis engagée corps et âme qu'en rencontrant Gilbert et les coups de foudre ont cessé miraculeusement.

   J'étais étudiante lorsqu'une amie m'a entraînée chez une voyante qui habitait, de façon très pertinente, face à un cimetière. C'était une vieille dame qui lisait dans les cartes et les lignes de la main avec une grande réputation. Je me rappelle d'une seule phrase de ce charabia : "Je vois surtout des étrangers autour de vous. " L'année suivante, je suis partie à Moscou pour toute l'année universitaire, suivie d'un semestre à Leningrad. Ce sont de merveilleuses années d'apprentissage de la langue russe, de la mentalité, du mode de vie si différents de chez nous, malgré les régimes "frères". Les nombreux voyages nous ont amenés jusqu'en Asie centrale, à travers la Géorgie, l'Arménie, la Crimée, les pays baltes. La vie d'étudiant nous laissait beaucoup de loisirs pour l'apprentissage de la vie adulte aussi, tout simplement.
la suite suivra...

  

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Vendredi 17 avril 2009 5 17 /04 /2009 15:13

   Que faudrait-il faire pour que ces miettes sans prétention de la mémoire deviennent de la littérature (pour répondre à certaines questions qui m'étaient posées) ? Sans même évoquer la question du talent, atteindre, je pense, les limites du dicible, sinon passer au-delà. Mehmet Güleryüz, peintre istanbouliote dont j'ai fréquenté l'atelier durant 3-4 ans, me disait : "Toi, tu n'es pas prête à sauter dans le ravin !" Il avait raison, il a toujours  raison... Se mettre en danger vertigineusement, dans l'ivresse des mots sortis des tripes, cachés ou non derrière le voile clément de la fiction ou explorer le langage pictural en puisant aux mêmes sources, en se heurtant au mur de l'impuissance  -  c'est, bien sûr, frôler la folie ! Sinon, on reste dans les sentiers prudents, pépé, mémé dispensant gentiment leurs souvenirs enjoués, leurs conseils bienveillants et radoteurs ! Evidemment, cela dérange moins ! On peut se laisser bercer dans la douceur des paysages et bouquets lénifiants des mauvais tableaux de dilettante : aucun danger ni pour l'auteur ni pour le spectateur, les puces ne sont pas secouées et l'on respire à l'économie, en attendant la cloche qui sonne la fin de la récréation...
   
   Que puis-je raconter de gentillet après une telle introduction ? L'histoire en pointillé de J. peut-être. Il faut que je retourne aux années du lycée. Elle est l'une des plus brillantes de notre classe qui est de très bon niveau dans l'ensemble. Discrète, taciturne même, elle est excellente dans toutes les matières. Physiquement, l'adolescence la bride étroitement dans des complexes douloureux : son joli corps est affligé d'une pilosité assez abondante, elle doit épiler ses sourcils, son visage et ses jambes. Tacitement, nous la soupçonnons très amoureuse d'un de nos professeurs, sentiment qui empourpre son visage à chaque interrogation. Elle est appelée à un brillant avenir, tout comme sa soeur aînée, plus légère, plus jolie.
   Je la revois vingt-sept ans plus tard, à un repas de classe. Elle est toujours aussi silencieuse, peut-être même davantage. Elle est accompagnée de jumelles ravissantes âgées d'une dizaine d'années et d'un vieux monsieur que je soupçonne être son père. Il s'avère être le mari. De temps en temps, J. sort de la salle, puis revient un peu plus blême. On m'apprend discrètement son alcoolisme profond... Peu de temps après, la nouvelle de sa mort me parvient. Elle a quarante cinq ans.

la suite suivra...  

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Jeudi 9 avril 2009 4 09 /04 /2009 13:14

   Les grandes vacances se terminent, du moins la moitié, passée chez mes parents. A cinq heures du matin, notre voiture quitte la rue pour se lancer dans les 1650 kilomètres qu'elle devra avaler jusqu'au soir, à travers six pays, pour ainsi dire, presque toute l'Europe. Pendant des années, ce rituel se répète, toujours aussi douloureux. Par la lunette arrière, nous suivons jusqu'au derniers mètres, les deux silhouettes rapetissant progressivement, pour disparaître dans le virage. Mes parents. D'année en année, ce n'est pas seulement la distance qui les rapetisse. A cinq heures, le jour commence seulement à se montrer ; on les distingue à peine. A chaque fois, la même pensée me serre le coeur : vais-je les revoir ?
   Lorsqu'un homme pleure, c'est beaucoup plus dur à supporter. On est habitué, en quelque sorte, aux larmes féminines qui se déclenchent facilement, atténuant les douleurs.
   Les larmes discrètes, pudiques de mon père, au moment de ces séparations, apparaissent avec l'âge, comme si la résistance morale s'effilochait en même temps que la résistance physique.
   Auparavant, je me souviens de l'avoir vu pleurer deux fois. Nous sommes au milieu des années cinquante, c'est la rentrée scolaire. Le grand jour, mon père m'accompagne à l'école ; il est en uniforme de lieutenant de réserve : bottes cirées, large ceinturon, et képi rond et plat que l'on appelle "tányérsapka"  -  képi en forme d'assiette  -  et qui forme une minuscule bosse au sommet du crâne. Je suis très fière d'être escortée par ce beau et imposant militaire et je ne lui lâche pas la main une seconde pour que tout le monde sache que c'est mon père. 
   Il est en permission, affecté à la frontière yougoslave, à ramasser les mines qui y étaient implantées les années précédentes pour maintenir à distance Tito, "le chien enchaîné" ("láncos kutya") à la solde des impérialistes. Il raconte comment on procède pour détecter les mines avec un long bâton pointu qu'il ne faut pas planter au mauvais endroit sinon la mine peut sauter et le militaire avec ! Il nous raconte aussi les morts et les mutilés qui sont remplacés aussitôt par des encore valides. A chaque départ, il fait ses adieux en larmes car nous ne savons pas si nous le reverrons...
  L'hiver 1957-58 est très rigoureux. Mon père prend, pour quelques semaines, un travail saisonnier de bûcheron, difficile et dangereux, pour le salaire moins misérable qu'ailleurs. La Tisza, notre rivière blonde aux forts courants et aux tourbillons meurtriers habituels est gelée à 30-40 centimètres de profondeur. Les bûcherons doivent la traverser à pied, il n'y a pas de pont à proximité. Par endroit, la glace plus ou moins épaisse se brise et la rivière prend des victimes qui disparaissent sous la glace, emportées par les courants. Ecrasant quelques larmes d'adieu, mon père part vers 4 heures du matin, avec son casse-croûte sous le bras, dans la nuit noire éclairée par la neige immaculée.

la suite suivra...
 
  

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Samedi 4 avril 2009 6 04 /04 /2009 10:48

   Le professeur Lorant du Perroquet de Budapest dit à un endroit : "Le populaire me faisait peur alors, et, je le crains, encore aujourd'hui. " Sa sincérité est louable tout au long du récit. Un pacte à la manière de Rousseau dans ses Confessions : "un homme dans toute la vérité de la nature", sans rien dissimuler.

 

  En ce qui me concerne, le populaire ne m'a jamais fait peur, je le connais de l'intérieur et je sais pertinemment qu'il est beaucoup plus complexe qu'un regard hautain, craintif ou condescendant puisse laisser supposer.

 

   Je suis étudiante à la faculté de lettres à Szeged quand une vive discussion  m'oppose à une camarade. Issue des milieux anciennement petits-bourgeois  -  mais logés désormais à la même enseigne  -  elle s'inquiète des "quotas" appliqués aux étudiants venus des milieux populaires. "Qu'en sera-t-il de l'élite du pays?" s'écrie-t-elle. Ce cri du coeur me pique à vif. Outre que je ne me sens pas une privilégiée du nouveau régime (j'ai passé le concours d'entrée et obtenu le maximum de points sans aucun "coup de pouce"), je trouve injuste de s'approprier ainsi l'héritage des "élites" comme si elles ne pouvaient être composées que de ceux qui en descendaient en droite ligne, voulant continuer ainsi à fermer la porte devant les enfants de ceux qui en avaient déjà été exclus depuis des siècles... Dans ma révolte, le regard bleu de mon grand-père refoulé du paradis de l'école, l'éternelle frustration de ma mère pour ses rêves d'institutrice interrompus par la guerre, mes parents qui avaient bien "une bonne tête" mais il ne suffisait pas d'être repéré par l'instituteur : tout le cortège de mes ancêtres m'ayant portée la première à l'université me suggère, bien plus efficacement que n'importe quelle propagande officielle que "le savoir est un pouvoir". Il faut connaître pour comprendre l'immense charge des siècles de résignation qui soudain se déchire pour entrevoir les portes du savoir! Si nos gènes transportent des informations séculaires, les miens sont particulièrement insistants pour me rappeler le devoir et la richesse de la fidélité.

La suite suivra...  
  

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Lundi 23 mars 2009 1 23 /03 /2009 18:37

   Je viens de terminer la lecture du livre autobiographique de André Lorant, éminent universitaire, spécialiste de Balzac. Le perroquet de Budapest, paru en 2002 aux éditions Vivane Hamy m'a intéressée d'abord en sa qualité de témoignage d'un déraciné sur le travail "d'archéologie scripturaire" accompli à la recherche de son passé (j'ai été très contente de retrouver la métaphore de plongée archéologique que j'avais utilisée dans un de mes chapitres). A part cette tentation, à peu près tout nous sépare. De presque vingt ans mon aîné, il n'a pas vécu la même époque. Mais il n'y a pas que cela : juif converti par précaution, obligé pourtant de porter l'étoile jaune pendant la guerre, caché de la déportation, il subit une autre humiliation par le nouveau régime. Descendant de la grande bourgeoisie de la capitale, non seulement il perd sa fortune et ses privilèges, mais ces derniers se retournent contre lui en stigmates honteux. Il quitte le pays en 1956 pour Paris.
   Il m'a intéressée aussi pour essayer de savoir à quel point on peut adopter une nouvelle langue (ou être adopté par elle) jusqu'à ne plus pouvoir déceler le moindre frémissement subliminal de la langue d'origine. Il est vrai que les nounous françaises de son enfance lui facilitent grandement la tâche et ses études littéraires l'y aident également. Il écrit un beau français parfait et sensible, composé tel un morceau de musique  -  musique qui ne cesse de parcourir et de teinter son texte  -  et je finis par me demander si le hongrois joue véritablement le rôle de la langue maternelle dans son enfance, dans sa vie. Il a le sentiment  -  avec quelques bonnes raisons  -  d'être rejeté deux fois par le pays qu'il rejette à son tour. Quarante ans plus tard, il y revient à la recherche de son passé, pour tenter de renouer le fil rouge cassé. " La réalité de là-bas, je ne l'ai comprise qu'ici, et je ne peux formuler qu'en français la charge affective dont sont investis les événements majeurs de mes années de jeunesse. Je me sens détaché de la langue magyare, alors que j'ai vécu ces événements en hongrois." Ces phrases m'inspirent de terribles réflexions. Je rédige instinctivement mes notes en français : j'ai l'impression que la distance prise avec ma langue maternelle (avec la mère ? disait mon amie Monia) libère ma parole.
   Par ailleurs, un abîme nous sépare. Son délicat et somptueux cocon bourgeois, attaqué par des "hordes sauvages" communistes, composées en partie de gens semblables à mes ancêtres démunis... Lui, même dépouillé de ses privilèges, n'atteint pas, et de loin, le degré de leur misère... Ils ne lui inspirent que dégoût craintif et distant, sinon condescendance paternaliste à l'égard de quelques serviteurs méritants...

la suite suivra...

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Jeudi 19 mars 2009 4 19 /03 /2009 16:55

  Je viens de passer la semaine du 12 au 18 mars, enfermée toute la journée dans le hall N°1 du parc des expositions de la Porte de Versailles, au Salon du Livre de Paris. C'était ma neuvième participation consécutive... Curieuse sensation, comme si c'était la dernière... Inévitablement, je nous revois en 2000, enthousiastes, culottés, avec le premier et unique numéro de Hauteurs sur la table, persuadés d'être aux commencements d'une belle aventure collective.
   Nous aimions nous plonger dans cette atmosphère bruissante de milliers de livres, de célébrités descendues de leurs écrans de télé et de pages invisibles, de miraculeuses rencontres authentiques qui perdurent. Gilbert est inséparablement associé à ces souvenirs : sa dernière participation en 2006, le temps d'un week end de dédicace sur le stand de son éditeur qui l'a trouvé juste un peu fatigué, pour mourir 3 mois plus tard...
    Pourquoi ai-je l'impression d'être en train de me détacher de tout cela? Pourquoi l'enthousiasme des débuts est progressivement recouvert d'un voile de lucidité crue  qui me fait paraître dans toute sa vanité cette fourmilière s'affairant dans tous les sens? Je regarde la foule défiler devant moi, incroyablement grise : les gens ne portent plus de couleurs. Manteaux, parkas gris, bleus foncés, marron à la rigueur, blue jeans immanquables. Gros pulls cache-misère, physique et morale, éculés, des parkas gonflés, délabrés; les gens mettent ce qui leur tombe sous la main, difforme, grossièrement superposé, pas festif du tout... Et ce n'est nullement une question de moyens. Grande tristesse de morne uniformité sans âme, le souci de l'élégance semble d'un autre âge.
   J'ai envie de contacts intéressants mais sincères, non fondés sur la dépendance, la vanité, le pouvoir minuscule de flatter les ego. Écrire? Grossir les rangs déjà bien fournis des littérateurs médiocres ou pires qui se croient des génies méconnus? Flattés par devant, moqués par derrière... Des livres, des livres, invendables, vendus, jetés, pilonnés, vantés par des mensonges, des omissions, des tromperies dans le seul but de faire rouler le commerce... Pour s'acheter quoi? Des biens? Barrages contre la mort inéluctable?... Illusions. Gilbert est arrivé là où toutes vanité et illusion prennent fin.

  
      
  

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