"... Le livre sorti, libéré du carton où l'enserrait l'oubli, il souffle délicatement, pour chasser les minuscules grains de poussière qui auraient pu s'infiltrer au bord des pages, et c'est
redonner vie à l'ouvrage, le réveiller d'un trop profond sommeil. Ensuite, il le place pieusement dans sa main gauche, aussi ouverte que possible, aussi ouverte que le permettent les doigts
enkylosés, durcis, et, de la main droite, dont il contrôle tant bien que mal le tremblement, saisit entre le pouce et l'index le signet rouge qui coule au long de la feuille.
C'est l'instant du recueillement. Un monde insipide et familier s'évapore devant un autre, plus fantasque, plus savoureux. Par caprice, indolence ou nécessité, il décide
d'emprisonner les mots au vol, de les composer miraculeusement devant ses yeux, de lettre en lettre. Une phrase à la fois, pas plus. Une phrase et se laisser emporter par les sons, les
répéter à haute voix, les reprendre inlassablement, en modulant du chuchotement au cri, les faire siens puis se taire tandis que leur écho subsiste, sceller les paupières et succomber au charme
avant de réagir, d'agripper les syllabes, les idées, d'épanouir en soi les sentiments.
Afin de ne pas souffrir, de s'évader du corps noué, rebelle à la méditation, il s'est enfoncé, calé d'oreillers de toutes parts, dans le vieux fauteuil de cuir brun, juste sous
la fenêtre. La phrase lue, il refermera le livre, pour malaxer les mots, argile tantôt douce et tantôt si rugueuse, pour les façonner, s'y incruster, les confier à sa fantaisie qui les
métamorphosera, trahira ou vénérera, avant de butiner à l'infini, à la limite de sa concentration.
Tout de suite, brutalement, comme si le destin se voulait, ce jour-là, facétieux, les lettres se détachent de la page, émergent du flou environnant :
"On mourra seul; il faut donc faire comme si on était seul."
extrait du roman : Le mépriseur , éditions Manya, 1993
Initialement, je n'ai voulu ajouter aucun commentaire à ces extraits des textes de Gilbert. Je ne peux résister cependant à l'envie de vous dire, à quel point,
depuis les premières fois où je les ai lues, ces pages que je connais par coeur, me coupent le souffle par leur beauté... Le personnage, vieil homme reclus dans sa maison pour expier sa jeunesse,
témoigne de la force des mots transmis par les livres, du pouvoir de rédemption que les grandes oeuvres exercent sur nous, les lecteurs. Et que dire donc de leurs
auteurs?....
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