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Le blog de Flora

La magie de la correspondance

6 Février 2016, 18:01pm

Publié par Flora bis

Ce matin, je suis tombée sur une lettre de Franz Kafka, extraite de sa correspondance avec Milena Jesenska, sa traductrice, de 14 ans sa cadette. 149 lettres en 10 mois, entre deux rencontres. Le séjour de Kafka dans un sanatorium où il soigne sa tuberculose met de la distance entre eux que les lettres tentent d'abolir.

Impossible de ne pas replonger dans un passé - le mien - qui semble déjà à plusieurs années lumière, où les portables, les SMS et les e-mails n'ont pas encore envahi notre communication... J'ai toujours mené une intense correspondance avec famille, amis et amoureux. Des pages et des pages noircies, écrites avec soin selon la relation qui me liait aux protagonistes. Un pur plaisir pour moi, la plupart du temps, sauf en cas de rupture, de séparation...

Je garde avec moi quelques boîtes remplies de ces lettres qui n'ont pas pris une ride et me ramènent à des décennies en arrière, me rajeunissant dans l'âme par le même sortilège. (Hélas, je ne possède pas celles que j'ai écrites.)

Je me suis demandé ce matin, en quoi consistait la magie de ce "trafic épistolaire"... Certainement, le temps jouait un rôle décisif dans cette sorcellerie, pour utiliser le mot de Kafka. Des jours d'attente, interminables. Le petit clic de la boîte aux lettres, longtemps guetté. L'enveloppe palpée, tournée entre les doigts, l'écriture familière qui, déjà, provoque le frisson délicieux car elle recèle la trace de la main de l'être aimé...

On se cache pour l'ouvrir car il est impensable que quelqu'un puisse surprendre cette intimité tant désirée... On plonge dans la lecture et le monde disparaît alentours...

On lit et relit plusieurs fois, laissant des intervalles s'écouler... Car il ne faut surtout pas répondre à chaud. Ces relectures permettent de mûrir la réponse, lentement, comme les fruits qui se gorgent de soleil...

Pour répondre, on s'enferme à nouveau dans le cercle magique; plutôt, on n'en sort pas... "L'amour, c'est que tu es le couteau avec lequel je fouille en moi", dit Kafka. Sans aller jusqu'au couteau, les mots, la distance permettent aux fantasmes de bâtir de merveilleux châteaux dans les brumes de l'imaginaire avec une audace que la réalité immédiate et crue rendrait impossible!

Il semblerait que notre époque pragmatique ait tourné le dos à ce genre de romantisme chronophage! Tout est à l'accéléré, un speed dating vous laisse peu de temps pour "conclure", peu de place aux fantasmes. Certaines applications sur le portable rendent possible la localisation d'un partenaire compatible et disponible à proximité si l'on a une demi-heure à perdre...

Alors, je retourne à mes vieilles lettres précieusement conservées et laisse à Kafka le soin de conclure dans une de ses lettres à Milena:

"C’est un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fantôme croît sous la main qui écrit, dans la lettre qu’elle rédige, à plus forte raison dans une suite de lettres où l’une corrobore l’autre et peut appeler à témoin. (...) Ecrire des lettres c’est se mettre à nu devant des fantômes ; ils attendent ce geste avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. " (traduction: A. Vialatte)
La magie de la correspondanceLa magie de la correspondance

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fazou 22/02/2016 16:45

ah je n'écris plus souvent de vraies lettres… des mails oui…

Flora bis 22/02/2016 19:39

Moi non plus et je le déplore. Les e-mails peuvent disparaître si facilement... Et je veux des traces!